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Adel Abdessemed
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« Dans le combat entre toi et le monde, soutiens le monde » disait Kafka. Adel Abdessemed soutient la purge cathartique, préfère l’affrontement avec la brutalité du réel, dénonce l’abjection des pouvoirs (politique, militaire, économique) et la vocation de l’humain à la domination. Il mène un combat que l’on tient debout, création au poing, en combattant du signe contre la servitude.
Né en Algérie en 1971, il s’installe en Europe dès 1994. A la croisée de l’Orient et de l’Occident, de la tradition et du contemporain, du sédentarisme et du nomadisme, Adel Abdessemed se réclame d’une identité composite, transnationale, polyculturelle, emblématique du monde actuel. Pas de frontières, pas de bannières, pas de ghetto, pas d’artiste « maghrébin ». Acteur de ce que l’on a appelé alter mondialisme, il détruit la maison, le « home », le local restrictif, les lois oppressives et capte dans ses pièces, la rumeur de l’histoire et la change en images. Il recueille et interprète les signes de violence qui traversent le monde et les transforme en modèle de libération. « Et la libération ne se fait pas sans violence dit-il. Je ne porte pas l’Algérie et son histoire, ma lutte est autre. Je suis comme Kafka, je parle de la souffrance. Je suis un artiste confus, un type de contrastes, un criminel romantique. »
Après le Plateau en 2006, le PS1, centre d’art de Brooklyn en 2007, le Magasin de Grenoble donne carte blanche au « chouchou » de François Pinault qui, pour l’occasion, a créé des œuvres inédites. Drawing for Human Park, titre référence au texte de Peter Solterdijk « Règles pour le parc humain », pointe la contagion pérenne des violences insidieuses faite à l’homme d’aujourd’hui. Violences indirectes, diffuses, intégrées par les individus, qu’elles soient religieuses, économiques ou sociales. « Ce sont des formes de trahisons dit Adel Abdessemed, le pouvoir aujourd’hui se situe au-delà des Etats. Ce pouvoir, c’est google et Bill Gates et il est partout. »
Abdessemed marche par obsessions, par symboles directs et élémentaires. Il fabrique des images simples qui ont une prise immédiate avec celui qui les regarde. Lapidaire, il n’y a aucune recherche esthétique dans son travail. Dénouer, défaire, détruire les rites, les lois oppressantes et compenser les forces dures pour « bondir, rebondir, sauter, sursauter, tourner autour et détourner » comme il aime à dire. Ca ressemble à une opération stratégique pour encercler et dématérialiser l’ennemi, pour démanteler l’Empire tyran. On retrouve dans « Drawing for Human Park » sa palette référentielle, son bestiaire, ses avions, ses griffures, son étoile de cannabis, sa thématique sur la mort et la solitude qu’il manipule pour écrire un discours clair et radical.
Dans les coins, des vidéos « Don’t trust me ». Une chèvre, un cochon, un cheval, un agneau, une vache, un mouton sont attachés à une corde, contre un mur. Un maillet les frappe, ils tombent, morts, froids. C’est minimal, les plans sont fixes et rapprochés, c’est la viande que l’on mange. Ces bandes montées en boucle sont l’expression de l’oppression, de la loi du plus fort, de la barbarie et du refrain de cette barbarie. Selon Nietzsche, entre la répétition et le chaos, il n’y a pas de contradiction. Reprenant le calendrier chinois, il cogne au marteau des têtes animales pour en faire des victimes humaines. Ici, entre l’homme et l’animal, il n’y a plus que des individus martyrs d’une machine toute puissante. Dans les angles, le carnage donc. Au centre, des intestins géants, des boudins mous entrelacés avec aux extrémités, des cockpits et des queues d’avion. « C’est telle mère, tel fils. » Dans cette installation de plus de 20 mètres de long, Adel Abdessemed rend hommage à sa mère qu’il considère, avec humour comme la première alter mondialiste après Dostoïevski. Une façon de dire qu’avec rien, du moins avec le partage et le courage, on peut tout faire. Ici, l’avion tressé est le véhicule, le lien, la conviction.

Plus loin, une vidéo, « Trust me ».
Un homme, devant un chantier, vocifère des mots, des phrases incompréhensibles. A y regarder de plus près, c’est un vampire et si on tend l’oreille, il chante les lignes mélodiques compressées de 7 hymnes nationaux. Chanteur d’opéra aux dents aiguisées transformé en prêcheur nationaliste. On sort étouffé et pris à la gorge pour arriver dans ce que le Magasin appelle sa rue. On pénètre dans une armature de métal en ne faisant pas attention à sa forme. Pourtant, c’est celle d’un cercueil, d’une mini cathédrale de fer qui fait écho à l’architecture du lieu (une ancienne usine). Pour Adel Abdessemed, c’est un rappel à l’ordre. « Dans cette pièce, Messieurs les volontaristes, je ne voulais pas parler de ma propre mort, de mon propre ego comme dans Habibi », le fameux squelette éléphantesque exposé au Palais de Tokyo dans Notre Histoire. Cette charpente du vide suggère aussi la disparition des utopies engendrées par le capitalisme libéral omnipotent. Autour de ce cercueil de rêves et de corps soumis capitulants malgré eux, l’artiste a recouvert les murs du Magasin avec du papier kraft. Matière pauvre qui devient chic, esthétique dans son unicité. Adel Abdessemed ajoute « j’ai emballé le Magasin comme on emballe son inconscience. »
« Dans le combat entre toi et le monde, soutiens le monde » disait Kafka.

Julie Estève.



Adel Abdessemed
Drawing for Human Park
Jusqu’au 27 avril 2008
Au Magasin, Centre National d’Art Contemporain de Grenoble
www.magasin-cnac.org



Visuels vidéos issus:
Adel Abdessemed
Vue d'exposition au MAGASIN - Centre National d'Art Contemporain de Grenoble
du 3 février au 27 avril 2008
Crédit photo : Ilmari Kalkkinen / © Magasin
Et Julie Estève.