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Nancy Spero dans la langue d'Artaud

Octobre 1937, après avoir été arrêté en Irlande et renvoyé en France, Antonin Artaud est transféré à l'hôpital psychiatrique de Sotteville-lès-Rouen. C'est à deux pas de ce lieu que le FRAC Haute-Normandie réside actuellement. À cela, l'artiste américaine Nancy Spero ne pouvait rester indifférente, elle qui fut bouleversée par la découverte du poète en 1969. C'est donc tout naturellement que son exposition au FRAC Haute-Normandie présente une large sélection de la production qu'elle consacra à Artaud au début des années 70. Une rencontre en mot et en image.


Intensité et fragilité. Deux termes qui pourraient d'emblée qualifier Nancy Spero. À l'écran d'un documentaire présenté à l'exposition, cette américaine de 81 ans apparaît l'allure émaciée. Elle n'a pu se déplacer jusqu'en France, dit-on, en raison de la fragilité de son état physique. Pourtant, sur ce visage creusé, les yeux révèlent une puissance, une conviction. Son oeuvre aussi est à cette image. Faites de papier, d'encre et de peinture diluée, les oeuvres sont d'une grande délicatesse. Mais elles se font fulgurantes ou intempestives lorsque les couleurs explosent en violents coups de pinceaux ou que des phrases d'Artaud viennent graver le papier avec force et urgence. Ces phrases chargées de désespoir ou de fureur, Nancy Spero s'en empare pour les faire résonner avec une situation à laquelle l'artiste fait face dans les années 69 – 70 aux Etats-Unis.

Cette situation est d'abord celle de la création, une création globalement dominée par les hommes et par des productions de grandes tailles. A l'inverse, Nancy Spero s'affirme comme artiste femme et à travers des oeuvres de dimensions modestes. Si elle revendique d'une part son pouvoir de création, elle se positionne de l'autre contre la destruction, en particulier celle du corps. Car le contexte de l'époque est aussi celui de la guerre du Vietnam dans laquelle l'Amérique s'enlise. Pacifiste et féministe, Nancy Spero fait partie de cette génération d'artistes engagés et "underground". Son engagement profond est en réalité un combat pour le corps, sa sexualité, sa vitalité, son pouvoir d'action et de réaction.

Le corps apparaît dans son oeuvre sous forme de petites silhouettes sommairement dessinées et découpées. Elles prolifèrent, se démultiplient, se dédoublent , se démembrent, s'accouplent ou mutent. Lorsqu'elles ponctuent les phrases assassines d'Artaud, ces silhouettes se réduisent à des têtes, des visages hurlant leur douleur, crachant des jets de peinture, vociférant des mots féroces. L'écriture d'Artaud et la peinture de Spero deviennent simultanément sonores.
Cette sonorité atteint ses sommets dans une série intitulée Codex Artaud. Se divisant en des dizaines d'opus, les oeuvres se déroulent telles des partitions. De longues bandes de papier blanc très fin, froissé par endroits, servent de supports à de grandes compositions. La musique se fait retentissante lorsque le collage s'accumule par endroits et apaisée lorsque se déploient de grandes plages de silence, de papier mis à nu.

Mais ces Codex Artaud relèvent aussi du parchemin antique. Les dessins découpés évoquent à la fois des hiéroglyphes, des statuettes primitives et des marbres grecs. Nancy Spero convoque ainsi des figures archétypales et symboliques de l'histoire de l'humanité. La forme du codex, aussi, fait référence à une narration, à une grande histoire qui prendrait ses racines dans un passé lointain. Cette grande histoire est une histoire de douleur et de survie partagée par l'individu et par la civilisation entière, comme l'indique une de ces phrases que Nancy Spero emprunte à Artaud: "L'Europe est dans un état de civilisation avancée: je veux dire qu'elle est très malade. L'Esprit de la jeunesse en France est de réagir contre cet état de civilisation avancée." Les phrases minutieusement choisies par l'artiste ne sont plus écrites dans l'urgence du geste, mais dactylographiées sur des morceaux de papier déchirés. Les lettres percutent. Elles deviennent des litanies, des écritures frénétiques. Parfois, les mots laissent placent à une succession de ponctuation ou de signes devenus insignifiants. Les phrases deviennent des abstrations, des géométries, des poèmes visuels.

Le langage est au coeur du travail de Nancy Spero. Bien plus encore, c'est la langue qui semble être le leitmotiv de ces Codex. La langue parlée, écrite. Mais aussi, la langue tirée, brandie comme une arme, comme un sexe en érection, comme un symbole de puissance face au monde. Cette langue, Artaud avait peur de la perdre lors de séances d'électrothérapie en hôpital psychiatrique. Cette langue, Nancy Spero s'en empare dans son oeuvre et en fait l'instrument de ses revendications. Le motif du visage à la langue dressée prolifère sur le papier. Une phrase d'Artaud en révèle toute la puissance symbolique: "L'obscène pesanteur phallique d'une langue qui prie". Deux artistes qui n'auront cesser de combattre pour le corps, le sexe et la vie.



Florelle GUILLAUME

Infos pratiques:
Nancy Spero. Autour d'Antonin Artaud.
Exposition au FRAC Haute-Normandie
Du 2 juin au 29 juillet 2007
3, place des Martyrs-de-la-Résistance
76300 Sotteville-lès-Rouen
Entrée libre
Sur le net: www.frachautenormandie.org