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Jef Geys à l’IAC jusqu’au 3 juin 2007
…Concept à emporter…

Nathalie Ergino, Directrice de l’IAC de Villeurbanne, est accro aux conceptuels. Après Allen Ruppersberg et François Curlet, le cycle continue avec la première exposition-bilan en France, de l’artiste belge Jef Geys. Encore méconnu dans nos frontières malgré sa consécration internationale, il fait pourtant figure de référent pour nombre d’artistes de la scène actuelle. Rencontre avec le processus mental de Jef Geys.


« Jef Geys, c’est du conceptualisme belge, hybride et libertaire » raconte, dans sa grande barbe blanche affable, Roland Patteeuw, directeur de la Kunsthalle Lophem (Belgique) et commissaire de l’exposition. Du conceptualisme belge qui aurait sans doute reçu un peu du Bauhaus en héritage ; le dit Bauhaus étant l’inversion du terme traditionnel hausbau (construction de la maison) en Bauhaus (maison de la construction). Si le Bauhaus de Walter Gropius de 1919 appelait au syncrétisme de l’artiste et de l’artisan pour la construction nouvelle de l’avenir, celui de Jef Geys raconte, à partir des années 60, l’interpénétration de l’art avec la vie, du pédagogique avec l’artistique, pour un vaste programme évolutif. Il va chercher dans l’idée de la forme et de ses « effets physiologiques », une matrice, un moule qui lui permettra de produire des œuvres en série polymorphes, un espace « idéal » et harmonieux dans lequel, l’absolue liberté des formes pourra s’expérimenter.


C’est une sorte de formule presque mathématique contre une « immobilité définitive », une équation utopique : Trouver la cellule souche de l’expression libre de la forme, le patron de sa reproductibilité, tendre vers une forme provisoire vouée à une mutation perpétuelle même si « s’immobiliser et s’échapper à la fois, est impossible » affirme Jef Geys.
Déconstruire avec de la construction, c’est peut être ça, le conceptualisme belge, hybride et libertaire. L’exposition de Nathalie Ergino scénographie son programme et montre avec soin la prolifération qu’il induit. Inventorier, archiver, stocker, déplacer, replacer, mimer, dissimuler, collectionner, regarder, comprendre, parler, assembler, déconstruire et reconstruire la forme, sont autant d’actions que Jey Geys va exécuter tout au long de son œuvre-vie. Inclassable, son travail reflète une certaine abnégation à l’art, celui qui entre partout, dans tous les sens, dans tous les pores, du corps, du politique, des objets, du rêve. « Je recherchais des formes de base aux structures simples mais chargées d’un contenu riche » dit-il. Ces images-formes qu’il n’aura de cesse de trouver puis d’utiliser pour le canevas d’un camouflage, d’un mimétisme ou d’une dissimulation, interrogeront intrinsèquement et librement les rapports sociaux. Il n’y a pas un engagement réfléchit de Jef Geys sur ses questions. Pourtant ses œuvres en portent l’intuition, l’instinct.



Foisonnant, abondant en points d’interrogations et en points d’exclamations, son univers est polymorphe. Dans la première salle de l’exposition, les murs sont tapissés, sans idée d’un assujettissement à un ordre quelconque, de couvertures de journaux, les Kempens de Jey Geys. Dès les années 70, il développe l’idée d’un journal ordinaire d’artiste dans lequel il parle aux gens et rassemble des idées, des photos, des dessins, sans fournir de valeur explicative sur son travail.
A la fois, une critique des catalogues d’expositions et de leur coût, les Kempens représentent aussi une des formes-moules à laquelle il va se soumettre durant plus de quarante ans. En résonance à l’immersion murale, toutes les éditions des Kempens sont disposées sur une table et mises en vente pour 20 cents d’euros, chaque. Transmission ou dissémination, le concept Jey Geys est à emporter, avec soi, dans sa maison, avec tout ce qu’il contient. L’idée d’une contamination didactique, documentaire et critique se poursuit dans les autres salles de l’exposition avec ses albums à colorier pour adultes, son impressionnante accumulation iconographique où il mélange éléments autobiographiques et activités pédagogiques. Ce processus d’enregistrement systématique mêlé au concept du jeu comme principe d’apprentissage révèle une réelle remise en cause de l’attribution des rôles et des supports. Le but de ce programme est-il dans la construction d’un mode d’être au monde où chacun serait indéfectiblement libre ?
L’architecture est aussi un moyen d’y répondre. Pour Jef Geys, être libre chez soi, c’est être « à la fois dans sa maison et au cœur d’un espace de création ». Il envisage le concept de maison comme une ossature souvent très simple, à dimension humaine, provisoire, « à déplacer, à emporter »….une construction pliable et non statique, en somme. On retrouve dans ses installations, en ornement, l’étoile à cinq, six ou dix branches, symboliquement très marquée. Le pentagramme par exemple, idéal pythagoricien, est repris ici, après le modulor de Le Corbusier, comme le « blason » d’un système anti-totalitaire pouvant contribuer à trouver sa voie dans l’harmonie grâce à la forme.
En fin de parcours, sous la verrière de l’IAC, on marche dans un potager reconstitué. On y trouve des tomates cerises et des radis. Les pieds dans la terre, on se demande ce que l’on va emporter. Sûrement un concept belge hybride et libertaire.



Julie Estève


Jef Geys
Exposition du 6 avril au 3 juin 2007

Institut d’art contemporain
11 rue Docteur Dolard
69100 Villeurbanne
04 78 03 47 00
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