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Nouvelle saison haute en couleur au Magasin de Grenoble

Gavin Turk, Latifa Echakhch, Troy Brauntuck. Trois artistes d'horizons différents, de générations et de visions différentes. Le temps d'une saison, pourtant, ils cohabitent au Magasin de Grenoble. Une programmation riche et variée de laquelle se distingue tout particulièrement l'exposition de Gavin Turk, truculente et pleine de surprises.

La "rue" centrale du Magasin, monumentale nef baignée dans la lumière zénithale, est investit par la jeune artiste franco-marocaine Latifa Echakhch. Pourtant au premier abord, "investit" n'est peut-être pas le mot le plus approprié. L'espace semble vide. Telle une véritable rue au soleil, on peut y flâner librement. Discrètement, Latifa Echachkh modifie pourtant notre perception du lieu, et nous mène subtilement à l'une ou l'autre de ses interventions. Ici, quelques morceaux de sucre négligemment amassés sur le sol. Là, une zone délimitée par quatre seuils de porte en métal. Là encore, du colorant alimentaire jaune gouttant du toit de la nef sur un parterre immaculé. Au fond de la "rue", un mur entièrement recouvert de feuilles de papier carbone bleu empestant et rutilant d'alcool à brûler. Sur le sol, des bandes d'asphalte cheminant de façon hasardeuse. Latifa Echachkh semble vouloir nous égarer, nous dérouter par des rencontres apparemment insignifiantes et incongrues. Pourtant, en dépit de leur simplicité, les matériaux, les formes et les couleurs qu'elle utilise renvoient à des problématiques socioculturelles. Franco-marocaine, son regard vient aussi se porter sur des détails qui révèlent néanmoins un hiatus profond entre culture orientale et culture occidentale. Ainsi, le colorant jaune est utilisé en occident pour donner aux aliments une coloration exotique mais sans saveur. La trame dessinée par les bandes d'asphaltes est en réalité le dessin déstructuré d'un motif classique oriental. La jeune artiste se plaît à déconstruire, mélanger, et déstructurer l'utilisation d'éléments banals pour en révéler le sens et le symbolisme profonds. Ces éléments deviennent alors lieux de méditations et de poésie.
À son exposition, Latifa Echachkh donne un titre de cinéma: Il m'a fallu tant de chemins pour venir jusqu'à toi. Elle avoue volontier que ce titre n'a rien de sentimental dans son oeuvre. Il s'applique davantage à son mode de travail: passer par des chemins tortueux, risquer de se perdre pour finalement aboutir à une forme simple et nécessaire. Le cheminement du visiteur est aussi celui-ci, il doit prendre le risque de se hasarder dans la "rue" pour finalement rencontrer par surprise les oeuvres de Latifa Echachkh et enfin atteindre le sens de son travail. L'artiste est considérée comme l'une des plus prometteuses de la jeune scène française.

Le magasin présente aussi cette saison les oeuvres de l'américain Troy Brauntuch. L'artiste fait partie de cette génération d'artistes des années 80 travaillée par l'image et sa médiatisation. Sont présentées ici toiles et photographies produites de la fin des années 70 jusqu'à aujourd'hui. Qu'il s'agisse de photographies ou de dessin au crayon conté blanc sur toile noire, Troy Brauntuch offre des images d'une grande délicatesse, à peine révélées. Le regard effleure, l'image ne se laisse que deviner. Il emprunte d'une part des images d'actualité pour les transposer en des photos quasi illisibles mais enveloppées d'une aura sacralisante et esthétisante. D'autre part, Troy Brauntuch s'empare avec le même procédé d'images radicalement différentes, à l'atmosphère intimiste et quotidienne. Tout aussi belles et délicates, ces dernières sont cependant moins troublantes. Un artiste dont l'oeuvre mérite qu'on y regarde d'un peu plus loin.


Mais le vrai show sensationnel de cette saison au Magasin de Grenoble revient au britannique Gavin Turk. Pourtant, en entrant dans les salles dévolues à son exposition, rien ne le laisse présager. Vous êtes d'abord accueillis sur le palier par la silhouette en carton de Sid Vicious, vous pointant une arme à la manière de l'Elvis sérigraphié par Warhol. Vous ne prenez pas la mouche et entrez tout de même dans la première pièce. Entassement de sac poubelles et table de cuisine en formica. Non, non, vous ne vous êtes pas trompé. Car c'est bien cela l'art de Gavin Turk. L'art du simulacre, du jeu, de la farce. Ces poubelles plus vraies que nature sont en réalité des sculptures en bronze hyperréalistes. Mais le visiteur n'est pas au bout de ses surprises. La première salle passée, un rire tonitruant vous fait tressaillir. Le rire de Gavin Turk qui se gausse de vous jouer de si mauvais tours? Non, celui d'un automate de cire, un vieux marin au visage jovial et rubicond. L'exposition a cette apparence de vaste foire hétéroclite et divertissante. Pourtant ici, l'art est omniprésent et les références à la plus prestigieuse des histoires de l'art affluent de toutes parts: Piero Manzoni, Magritte, Yves Klein, Mantegna, Duchamp, Warhol, Beuys, Holbein, ...
Preuve en est, ce miroir convexe utilisé de nos jours pour la surveillance routière mais qui est un motif célèbre du Mariage des époux Arnolfini de Jan Van Eyck. Un miroir convexe surmonté d'une insistante signature qui permet d'introduire dans l'oeuvre la figure de l'auteur et d'induire une réflexion sur la nature de l'oeuvre et son processus de création. De même, le miroir de Gavin Turk intitulé The Second coming (Epiphanie) est gravé de sa propre signature. Il affirme ainsi le statut d'oeuvre d'art donné au miroir mais aussi sa présence dans l'oeuvre au-delà même de son image, à travers la signature. Mais cette signature gravée dans l'objet même renvoi aussi au grandiloquent geste duchampien. Par cette signature l'artiste s'approprie le miroir et tout ce qui s'y reflète.
Chaque oeuvre s'apparente dans ce "show" à une poupée russe. Une référence ou un concept vient toujours en cacher un autre et au final l'indécision demeure quant à la nature réelle de l'objet. Pastiche, parodie, hommage, ou seulement recyclage? Le titre donné à l'exposition évoque justement cela: Negotiation of Purpose (Négociation du sens ou de l'objectif).


Gavin Turk s'interroge sans cesse sur ce qui fait l'oeuvre d'art, ce qui lui donne autorité et valeur. Ainsi use t-il à outrance et à mauvais escient de tous les procédés qui codifient l'oeuvre d'art: signature, notion d'auteur, vitrine, cadre, socle, muséification, matériaux de prestige comme la peinture et le bronze. C'est par ces artifices que se joue réellement la négociation sur le sens donné un objet et à une oeuvre d'art.
S'il semble que l'artiste britannique ne fait que jouer avec les codes de l'art pour mieux réfléchir l'art et sur l'art, il semble pourtant refuser l'oeuvre close sur elle-même. Ainsi, lorsqu'il s'empare de l'oeuvre de l'artiste conceptuel Robert Morris, quatre cubes de miroir se reflétant les uns les autres, symbole du modernisme et de l'autoréflexivité la plus absolue de l'oeuvre d'art, Gavin Turk lui use de miroirs oxydés, ayant perdus leur pureté réflexive. Ses cubes à lui, comme la totalité de ses oeuvres, reflètent toujours autre chose qu'eux même et s'ouvrent à toujours plus de questions. Si Gavin Turk spécule dans ses oeuvres sur l'art et ses théories c'est toujours sur un mode léger et cocasse, empêchant tout dogmatisme.
Au jeu et à la mise en scène de l'oeuvre d'art, Gavin Turk ajoute ceux de sa personnalité ou plutôt ceux de l'artiste. Il est présent partout dans son oeuvre, à travers ses effigies et sa signature ostentatoire. Pourtant il n'est réellement visible nulle part. À l'encontre de ces artistes mythiques qu'il cite dans ses oeuvres, lui se joue de la starification et du statut sacré de l'artiste créateur. Il préfère se cacher derrière ces personnages d'"outsiders" que sont le marin ivrogne, le clochard, le révolutionnaire ou le martyr punk.
Plutôt que héros du modernisme, Gavin Turk se positionne en antihéros du postmodernisme. Il semble finalement nous suggérer ceci: et si l'art était en réalité ce qu'il y a de plus dérisoire?



Florelle GUILLAUME

Infos pratique
:
Expositions: Latifa Echakhch, Il m'a fallu tant de chemins pour parvenir jusqu'à toi - Troy Brauntuch – Gavin Turk, Negotiation of Purpose
Du 3 juin au 2 septembre 2007
Magasin - Centre National d'Art Contemporain de Grenoble
155, cours Berriat, Grenoble
Sur le net: www.magasin-cnac.org