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Lille à l’heure hindoue
(deuxième partie)

Le Tri Postal, lieu devenu emblématique pour les lillois, reprend son statut de cœur névralgique de l’évènement en présentant trois expositions d’envergure. Tandis qu’au deuxième étage, le textile s’expose au futur et sous toutes ses formes*, le rez-de-chaussée et le premier étage se métamorphosent en concentré d’Inde contemporaine, dans une atmosphère de bouillonnement et d’effervescence que ne démentent pas les colonnes de groupes scolaires arpentant les lieux en tout sens, étourdis par les images, les sons, les mouvements, désorientés peut-être, comme on peut l’être en débarquant à New Delhi ou Bombay.





« Le Troisième œil »

Le « troisième œil », c’est celui, cœur du feu, de la destruction, mais aussi de la connaissance et du pouvoir spirituel, du passé et de l’avenir, que Shiva, Dieu androgyne, porte entre les deux sourcils. C’est donc à une plongée dans l’Inde mystique que nous invite cette exposition, mêlant les visions d’artistes indiens et occidentaux. Il n’y a cela a priori rien d’étonnant, quant on sait que notre premier préjugé sur le monde indien est celui d’une intense présence de la spiritualité. Préjugé qui n’est évidemment pas complètement faux et qui, quoiqu’il en soit, ne sera pas démenti par cette exposition, s’attachant à la forme que prend, au travers de ses représentations, l’élan spirituel et la croyance.
Première vision : celle, explosive, de Stephan Dean. « Pulse » montre les débordements colorés à l’occasion de la fête de Holi, fête symbolique du Printemps, dans le nord de l’Inde. Vêtus de blanc, les habitants s’engagent dans une bataille de pigments colorés, sorte d’ « émeute polychromique », nous dit-on. D’emblée, on perçoit la fascination des occidentaux pour la spiritualité indienne et ce qu’elle manifeste en ses rituels et ses symboles.
C’est aussi cette fascination qui se dégage de l’installation vidéo de Marina Abramovic, artiste serbe vivant à Amsterdam, « At the waterfall ». 120 moines, dont chaque visage en médiation apparaît sur un écran, psalmodiant leur prière émettent des sons semblables à une chute d’eau, faisant symboliquement le lien entre terre et spiritualité.
Avec les monumentales têtes de femmes de G. Ravinder Reddy. L’installation de Subodh Gupta ou encore la collection magnifiée de Ganesh, on saisit le goût de nombres d’artistes indiens pour la démesure ou l’accumulation. Les trois sculptures monumentales de G. Ravinder Reddi touchent à la fois à l’iconographie religieuse, au pop et au kitsch, dont les vocabulaires, en Inde comme ici sont souvent proches. Chez Subodh Gupta –dont on peut voir d’autres installations à l’étage du Tri Postal mais aussi à l’Eglise Sainte Marie Madeleine – l’article de cuisine est un symbole social : au-delà de l’importance que revêt, pour de multiples raisons, la cuisine en Inde, ces objets sont signes de l’homogénéisation des modes de vie et des classes, dans un pays où les castes rendent la mixité difficile. Mais si on y regarde de plus près, au milieu des plats de service et autres faitouts rutilants, se cachent et s’exposent des armes, manière peut-être d’évoquer comment les extrémismes s’insinuent dans la vie quotidienne.
Remarquable aussi, les photos d’Anita Dube, utilisant les yeux offerts lors de certaines cérémonies tantriques pour en recouvrir des mains, créant ainsi un nouvel et étrange langage rituel, et l’installation « The 108 lipsticks » de Baba Anand, expression inattendue du culte dévolu à Krishna, dieu et huitième avatar de Vishnu. Divinité sans doute la plus vénérée par les hindouistes dont l’histoire transporte dans les tréfonds de l’ésotérisme, Krishna est objet de culte fervent. Ici, sous la série des « credo dorés », tableaux ultra-kitsch faisant penser à quelque ex-voto, se distinguent au sol des dizaines de feuilles recouvertes de traces de baisers. Pour Baba Anand, il s’agissait de réfléchir sur la subjectivité de l’expression de la foi et de la prière. Cette « prière universelle » en forme de baisers se veut, selon les mots de l’artiste, « une nouvelle manière de prier ».
C’est alors que l’on distingue des bruits réguliers de machines venant de la pièce du fond. Ici, se tient « la Fabrique », une installation stupéfiante signée Tania Mouraud.





« La Fabrique »

Aux murs, d’immenses projections immergent d’emblée le spectateur dans le processus sans échappatoire du travail tandis que dans une trentaine de postes de télévision, dans un bruit de machine à la régularité cinglante, des ouvriers d’une filature de la région de Kerala s’activent. Karl Marx s’en retournerait dans sa tombe ! Dans ce vacarme assourdissant, ces hommes et des femmes tout entiers chosifiés en geste mécanique, en automatisme dont toute conscience s’est retirée, en pure force de travail pour pouvoir survivre, produisent à l’infini des biens dont nous ne saurons rien. La caméra ne quitte pas leurs visages, leurs regards. Ils semblent impassibles, intemporels, sans lieux ni mémoires, et, jetant un coup d’œil de temps à autre à la caméra qui les filme, ils nous interpellent, maintenant, nous les spectateurs derrière les moniteurs, silencieusement, sans pathos, de leur humanité spoliée. Jeunes, vieux, hommes, femmes, leur vie toute entière ou presque happée dans le mouvement de la machine, tous égaux devant le geste qui produit et abreuve, sans cesse, le tonneau des Danaïdes du consumérisme mondial auquel nous participons si bien. Les machines claquent, le geste se répète, inlassablement, comme s’il n’y avait rien de dramatique dans l’inexorable, juste un état de fait. A quoi peuvent bien penser ces hommes et ces femmes ? On se prend à espérer que, libérés de l’attention au geste, leur corps devenu machine, ils voyagent dans le secret de leur conscience intime jusqu’aux plus hautes sphères de la spiritualité. Libres, enfin.
Avec « La Fabrique », Tania Mouraud touche au plus juste de la condition humaine.



« Bombay, Maximum City »

Au premier étage, « Bombay, Maximum City » se veut une plongée en apnée dans une mégapole complexe, paradoxale, tentaculaire, proliférante de mille manières, dans une atmosphère inspirée du best-seller au titre éponyme de Suketu Mehta, bientôt traduit en français. L’exposition s’ouvre d’ailleurs sur une citation de l’écrivain, affirmant que, dans une ville comme Bombay, chacun est « une cellule d’un gigantesque organisme, composante d’une seule et même intelligence, sensibilité et conscience ». Si l’idée en tant que telle n’est pas nouvelle, Bombay se prête parfaitement bien à en être l’illustration. Cette exposition, scénographiée par le designer indien Satyendra Pakhalé, s’attache à « mettre le visiteur en situation de vivre physiquement » la ville, le submergeant de flots d’images, de visages, d’objets, de sons, produisant une sensation d’énergie vitale mais aussi, parfois, d’étouffement. Tout, foules, amoncellement d’objets, fêtes, révoltes…semble excessif, comme développé à la puissance mille. L’exposition restitue avec puissance ce sens de la démesure : vidéos panoramiques, installations gigantesques laissent peu de repos à l’œil, et le « découpage » de l’exposition en parties thématiques ne résiste pas à ce déferlement.



On n’entre pas en douce dans Bombay. Au sol, sept « rangolis » (dessins de sable, à la vocation de protection sacrée) en forme d’utérus symbolisent les sept îles de Bombay, matrice originelle, tandis qu’une vague de nuages interactive signée de l’architecte Ashok Sukumaran (dont on peut voir, avec un peu de chance, le « ruban de lumière » sur la Place du Théâtre) déferle doucement. Hypnotique, elle semble préfigurer la vague humaine du « Bombay Marine Drive » d’Asa Mader. En longeant cette vidéo panoramique, l’expérience est saisissante : plongé dans le flux dense de la foule, on a le sentiment d’être suivi du regard, certains semblent se retourner sur vous, d’autres s’écartent…nous voilà arrivés.

Comme un parcours dans la ville, on prend le train bondé de Valérie Sadoun et on descend à Victoria, au cœur de l’intense Bombay. En 2020, nous explique-t-on, la population bombayite aura atteint 29 millions d’habitants. Et parmi eux, en première ligne de la précarité, des milliers d’enfants vivant dans la rue. Ces images du dénuement des enfants, telles que celles montrées par Ketaki Shekh, nous les connaissons, partout dans le monde, car l’Inde n’a malheureusement pas le monopole de la misère enfantine. Mais ici plus qu’à Kinshasa par exemple, le contraste entre cette extrême pauvreté persistante et la fulgurance d’un développement économique est aveuglant, à l’image de cette installation de Valay Shende où, sur fond de ville trépidante et fluo, se détache une sculpture en fausses pièces de monnaie, sorte de métaphore de ces enfants survivant de la vente ambulante de menus objets. Car Mumbai – l’autre nom de Bombay- est le royaume de la « Jugaad », terme signifiant à la fois la débrouille, la capacité d’adaptation, la volonté de survivre et le refus de perdre, le sens de l’opportunité. La Jugaad fait de l’individu un rouage nécessaire de la collectivité, dont chacun peut trouver bénéfice. Certains voient en la Jugaad une nouvelle racine pour un management du futur, d’autres, une « main invisible » d’un autre genre…

En attendant, la Jugaad, c’est la vie quotidienne dans un des plus grands bidonvilles du monde. Sous la célèbre photo de Sebastiao Salgado du bidonville de Mahim, Hema Upadhyay a installé une impressionnante maquette, faite de bois et de boîtes d’aluminium de récupération, fascinante, émouvante et terrible. L’explosion démographique qui a fait de Mumbai une des villes les plus peuplée du monde n’a pu être contenue par les infrastructures urbaines, et l’urbanisation anarchique et précaire était inévitable. Ironiquement intitulée « Dream a wish, wish a dream », elle prend une dimension plus dramatique encore, en regard des 1680 cafards que l’artiste a collé au mur, symbole pour elle d’une irrésistible pugnacité face à la vie.
La Jugaad, ce sont aussi les systèmes inventés par les habitants pour s’adapter aux exigences de la ville contemporaine. Ainsi, pour conjuguer les besoins d’une vie spirituelle et la vie économique, les bombayites ont inventé les « dabbawallas ». Chaque jour, des milliers d’employés, de fonctionnaires, reçoient les repas chauds préparés chez eux selon les rites hindous, dans des gamelles (« dabbas ») apportés par des milliers de livreurs aux quatre coins de la ville. Un ballet vertigineux, que suggère avec la force de l’existentiel, l’installation de Bose Krishnamachari: à chaque dabba, une vie…Comme à chaque famille, une recette de curry, suggère l’installation tout en aluminium ménager de Subodh Gupta.



Parce que plus que partout ailleurs les mégapoles indiennes sont faites de violents contrastes, en contrepoint de ce fourmillement industrieux, toujours sur le fil du dénuement, il y a Bollywood, l’absolu du kitsch, la quintessence du clinquant. Second degré ou pas, l’installation de Baba Anand, artiste vivant entre Delhi, New York et Paris, offre un réjouissant déluge de paillettes ornementant des tableaux d’idoles bollywoodiennes, d’invraisemblables bijoux en toc parant de vrais dieux. Une salle de bain de (faux) maharadjah en faux or véritable qui laisse perplexe. Il parait finalement plus aisé pour nous d’appréhender le sens sociologique, économique, politique d’œuvres engagées, que de comprendre ce goût réel pour la romance et tout ce qui brille…

L’Inde connaît depuis longtemps des tensions politique et religieuses extrêmes. De nombreux artistes contemporains indiens s’engagent donc dans une démarche politique, pour exprimer l’inquiétude et le danger que représentent les communautarismes et les tentations terroristes. Les émeutes et les attentats meurtriers que connaît l’Inde depuis une quinzaine d’années sont gravement évoqués dans l’installation de Navjot Altaf, présentes au cœur des œuvres de Shilpa Gupta, toujours acides et subtilement critiques.

Comprenons-nous quelque chose de l’Inde d’aujourd’hui ou tout n’est-il que clichés mis à la disposition de nos imaginaires d’occidentaux ? Dans une mise en abîme aussi ironique que déstabilisante, le berlinois Julian Rosefeldt nous renvoie, dans la vidéo « Lonely Planet » à notre attitude de touriste-routard en pleine quête de folklore made in India…Voici un occidental fraîchement débarqué, avec son sac à dos et sa nostalgie de la beat generation via Goa, devenue aujourd’hui une sorte de capitale de la transe techno. C’est aussi lui qui errera dans Mumbai à la recherche de la photo authentique (gosses dormant dans les rues, bidonvilles à perte de vue). Veut-il ramener quelque souvenir ? Voici des kitscheries diverses pour la plupart Made in China. Veut-il ne pas céder au cliché, voir l’Inde telle qu’elle est aujourd’hui, de centres d’appels en industrie cinématographique de masse ? Rien de tel que Bollywood pour amasser ce qu’il faut de lieux communs sur l’Inde contemporaine et traditionnelle, et en revenir la tête pleine d’images conçues exprès pour nos yeux d’occidentaux.
L’Inde, semble nous dire Rosefeldt, est bien plus insaisissable qu’il n’y parait, et, dans ses réalités multiples, contrastées, et parfois contradictoires, elle n’est irréductible à aucun cliché.

Marie Deparis

* - Exposition « Futurotextiles », deuxième étage du Tri Postal

« Le Troisième œil », « La fabrique »
Rez de chaussée du Tri Postal
« Bombay Maximum City »
Premier étage du Tri Postal
Avenue Willy Brandt
Lille

Fermé le lundi et le mardi
Ouvert du mercredi au dimanche 10h-19h
Nocturne le vendredi soir de 19h à 22h

Lille3000 sur le net : cliquez-ici

A noter: A l’initiative de la Maison de l’Architecture et de la Ville, Place François Mitterrand à Lille, et à partir d’un dispositif original créé et développé par l’ « Atelier Téléscopique », rendez-vous sur cliquez-ici pour créer une cité indienne imaginaire, virtuelle et interactive !