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François Morellet et ses « récentes fantaisies »

La célébration des 80 ans de François Morellet est un prétexte à présenter ses « récentes fantaisies », dernières recherches menées par l’artiste depuis sa rétrospective au musée du Jeu de Paume à Paris en 2000-2001. Si cette exposition se terminait par les recherches significatives à partir du nombre p (pi), le musée des Beaux-arts d’Angers prolonge le leitmotiv de ce nombre dans les dernières œuvres de l’artiste.

La proximité entre Cholet, ville de l’artiste, et Angers explique, bien que ce ne soit évidemment pas la seule raison, que le musée des Beaux-arts d’Angers entretienne une longue connivence avec François Morellet. Pionnier, il est l’un des plus importants représentants de l’abstraction géométrique ou de l’art construit. Son œuvre des années 1950 ouvre la voie au minimalisme et à l’art conceptuel. Seul ou en groupe, il expose à plusieurs reprises à Angers. En 1997, le musée lui a consacré une exposition personnelle, François Morellet peintre amateur 1945-1968 qui mettait l’accent sur ses premières influences, à savoir Duchamp, Mondrian, Max Bill, période au cours de laquelle il était simultanément peintre et fabricant de jouets et de voitures d’enfants. Selon Patrick Le Nouëne, conservateur en chef des musées d’Angers, « Cette nouvelle exposition est justifiée par le maléfice que nous entretenons avec les chiffres et les nombres, lesquels nous servent à scander notre rapport au monde et nous fournissent un prétexte pour distinguer parmi tant d’autres une date particulière. ».

Dans une étroite ruelle menant au musée des Beaux-arts d’Angers, l’œuvre de François Morellet surprend le regardeur de part son emplacement. Accrochés à la façade du nouveau bâtiment du musée, 15 tubes d’argon bleu s’unissent pour créer une figure géométrique qui donne le ton de cette exposition. Ce p piquant de façade, tel que la nomme François Morellet, pique la façade en la remplissant d’une énergie débordante et annonce l’exposition.

Combinant plusieurs systèmes, les dernières recherches de François Morellet ne sont pas aisées à classer et à appréhender. Il se peut que le spectateur soit quelque peu décontenancé devant ces assemblages de néons et de poutres, ces lignes prolongées par des bandes.
Pour mieux comprendre la démarche de l’artiste, il convient d’insister sur le développement « d’un système qui pourrait créer une multitude d’œuvres » tel qu’il le définit. Ainsi pour disposer des chiffres aléatoires dont il a besoin, il utilise dorénavant ceux qui composent le nombre p (3,141592653), qui tend vers l’infini avec ses centaines de milliards de décimales connues. Pour une série de tableaux réunis sous l’appellation générique de p picturaux, il recourt à ce nombre pour répartir des droites ou générer des lignes qui cheminent infiniment (en théorie) et indépendamment, ou presque, de la subjectivité de leur auteur.
Si depuis toujours l’artiste applique des systèmes ou des règles qui aboutissent à un résultat parfait, il s’est intéressé depuis quelques temps à ceux qui provoquent des accidents, contiennent des impossibilités ou comportent des exceptions. C’est ainsi qu’il déclare : « Dernièrement, j’ai pris un plaisir pervers et peut-être sénile à provoquer l’affrontement, sur un même segment de droite, de deux antagonistes invétérés, la ligne et la bande. ». L’artiste pousse donc dorénavant son système jusqu’à ses inconséquences, ou plutôt à son propre anéantissement.
L’artiste aura utilisé les lignes sous toutes ses formes, petite, fine, courte, longue ; dans le plan, sur des tableaux ; dans l’espace, sur des sculptures, sur des bâtiments, sur son corps ; et dans tous les matériaux, peinture, adhésif, néons, poutres. Mais depuis peu il joue sur l’ambiguïté et les extrémités de représentation de la bande et de la ligne : la bande comme élargissement de la ligne et la ligne comme rétrécissement de la bande. Le titre général pour ces œuvres est strip-teasing, et p strip-teasing, série pour laquelle il utilise le nombre p pour répartir des lignes. D’ailleurs revenons sur les titres évocateurs de ces œuvres, justifiés par l’artiste qui déclare, non sans ironie « je suis peut-être un peu trop obsédé par le Kama sutra ». Cette dimension sexuelle n’est pas à négliger dans l’œuvre de François Morellet, parallèlement à cette force qui se dégage de ces toiles, sorte de puissance sexuelle. Dans le même esprit, pour un tableau récent, Débandade, composé de quatre toiles carrées, il a recouvert les lignes de deux d’entre elles de bandes et a laissé vierges celles des autres. De cette façon, les bandes sont prolongées par des lignes imaginaires.

Toujours est-il que depuis la fin des années 1990, François Morellet poursuit, revisite, amplifie et modifie son œuvre. Pour exemple Après réflexion n°13 est la mutation d’une œuvre antérieure : Reflets dans l’eau déformés par le spectateur qui associait une grille carrée constituée de tubes de néon blanc à un bac placé dessous, rempli d’un liquide noir que le visiteur agitait grâce à un levier pourvu d’une poignée. Les remous du liquide troublaient ainsi l’image qui se réverbérait à sa surface, jusqu’à la rendre illisible. Morellet pris des photographies de certaines réflexions qu’il obtenait, fixant sur la pellicule ce qui par nature demeure éphémère et en mouvement. Après réflexion n°13 est la retranscription de l’image de ces reflets avec des néons, forçant les tubes de verre à adopter les formes fugitives occasionnées par l’eau. Ainsi ; le sinueux et le tordu, le courbé et le recourbé supplantent l’orthogonalité et la rectitude qui prévalaient dans son travail antérieur.

L’installation in situ tient une place de plus en plus prépondérante dans le travail de François Morellet, principalement pour ses œuvres comportant des tubes de néons. La neutralité, les qualités lumineuses, froides ou chaudes selon les gaz utilisés, les possibilités de ce matériau industriel et moderne permettent à l’artiste de disposer de droites ou de courbes dans la surface ou dans l’espace. Utilisant des tondos et des néons, les Décrochages, comptent quatre arcs égaux en néon blanc dont un ou plusieurs ne sont pas à la place qu’ils devraient occuper pour constituer un cercle parfait, puisque certains semblent s’être décrochés de leur position initiale. Lamentable est obtenu en laissant des arcs de cercle de néons rouges, couleur qu’il qualifie de « vulgaire », pendre et se rependre maladroitement sur le sol. Désordonnées ? Lamentables ? Pas tant que ça, car ces oeuvres sont très systématiquement élaborées, puisque, si les arcs de néons qui les composent étaient réunis, ils formeraient un cercle parfait.

Quelles sont les raisons de cette fascination qu’exercent sur nous les œuvres de François Morellet, lesquelles jouent entre le dit et le non-dit, le peint et le non peint ? La réponse réside peut-être dans ce nombre fétiche qu’est le nombre p, sorte de nombre d’or aux yeux de l’artiste.

Sandrine Diago



Horaires et accès
« François Morellet 1926-2006 etc…récentes fantaisies. »
Du 25 juin au 1er octobre, de 10h à 19h, tous les jours, nocturne les vendredis jusqu’à 21h.
Du 2 octobre au 12 novembre, de 12h à 18h, tous les jours, sauf le lundi, nocturne tous les 1ers vendredis du mois jusqu’à 20h.
Musée des Beaux-arts d’Angers.
14, rue du Musée
49100 Angers
Tél. 02-41-05-38-00

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