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Panchounette, la légende

Blanche neige a ses nains, Panchounette a les siens. Des nains de jardin. On les imagine sortir des enclos pavillonnaires, avec pancartes et trompettes, en chantant une comptine, aux artisans du chic, aux institutionnels, aux artistes à rayures, les Mondrian et tous les Buren, et se frayer un chemin, à côté des passages cloutés, une pipe au bec et ricaner dans un coin.

« On pioche, pif paf pif paf
dans la mine des vides greniers, le jour entier
Piocher pif paf
Notre jeu préféré.
Pas bien malin, d’être riche enfin
Si l’on pioche paf pif
Dans les raies, les lignes et les con-cepts
Dans la mine de l’art mineur
Où un monde de diamants brille
On pioche, pif paf
Du matin jusqu’au soir
On pioche paf pif
Tout ce que l’on peut voir
On pioche des bibelots par morceaux
Des briques par quintaux
Pour nous sans valeur sont des trésors, paf pif
Heigh ho, heigh ho
On rente du boulot. »

La bande des nains de jardin Panchounette, c’est un peu comme des Schtroumpfs rock’n’roll, un peu grivois, un peu guignols, habillés de slips kangourous laqués fluos et coiffés de gants Malpa rose bonbon. Une tribu de trublions unis contre le snobisme de l’art, les codes avant-gardistes et les canons esthétiques qui font, soit disant, les grands artistes. Leur slogan ? Collection, kitsch parade, dispersion et surtout humour et dérision. Résultat ? Un nain moqueur qui s’assoie sur des livres, ses rehausseurs, pour se grandir. Un nain noël, le père, avec ses cerfs noyés dans le ciment, qui distribue cadeaux piégés et calambours acides, à tous les détenteurs d’un art suprêmement discursif, prétendument sérieux, supposé fabriqué le goût, le bon, le riche, l’élitaire, en bref l’imposteur. Un nain punk engagé, drapeau au poing, qui brandit, ridicule, un de ses « art is not dead ! ». Un nain pervers, le nain « baiseur » qui enfourche, cigarette et Schtroumpfette gonflable, en gémissant « chut, attends, je suis en pleine introduction à l’esthétique ». Un nain géant, serviette aux épaules, s’en allant à la pêche, s’encanailler, se pavaner de sa hauteur, un mini-grand palmier phallique entre les jambes. Panchounette, c’est bam, paf, pan dans la choune (entre autre), c’est à dire dans le sexe féminin si l’on en croit le patois bordelais. Par extension « chounette » devient tout ce qui est mignon. Et derrière le néologisme, il y a quelques hommes, quelques amis, Frédéric Roux, Jean Yves Gros, Michel Ferrière, Pierre Cocrelle, Didier Dumay, Jacques Soulillou, Christian Baillet et plus si affinités, des garçons pas tellement dans le vent dans les années 70-80, entendez à contre courant, impolis, à la pensée libre. Pendant 20 ans, jusqu’en 1990, ils vont s’amuser à marquer au fer rouge, le territoire de l’art de et avec leur esprit, l’esprit « chounette », entendez un art à contre courant, impoli, libre, qui va piocher dans la culture populaire, l’esthétique de la quincaillerie, du vide grenier, du décoratif cheap, du mauvais goût ou du vulgaire et en faire des trésors de subversion. Le clinquant du pauvre, le bling bling prolétarien, le mal élégant façon crustacé-cendrier se voient hisser au rang de l’art contemporain chic et classe, chasse gardée de la belle élite. Belle ascension. Belle promotion et belle torpille pour l’avant garde de l’époque. Un cerf empaillé punaisé au mur à côté d’une série de slip-cagots technicolor, un piège à souris qui « se tape » un tube de peinture, une copie de sculpture grecque antique qui attend d’être tranchée par une machine de boucher à couper le jambon (« le poids de la culture »), des peintures en canevas où des tigres s’illuminent d’ampoules, des Mickey Mouse dans des cages, qui lisent le Benezit. Bref, tout et n’importe quoi. Tout et n’importe quoi contre le minimalisme de bon aloi. En cow-boy de l’art, les Panchounette font leur loi et assassinent publiquement Mondrian ou Buren, en placardant un peu partout leur faux papier peint façon brique. Quelle différence entre les raies de Buren, les lignes de Mondrian et un papier peint motif parpaing, si ce n’est le discours qui les enrobe ? Même combat contre Lavier et Bustamante dessinés en poules ampoulées. Et idem pour Nam June Paik, inventeur de l’art vidéo mais dindon de la farce pour les sans foi ni loi de Panchounette : un écran télé au fond d’un évier de ménagère sur lequel trône un paquet de Paic citron. Pour Jean-Charles Blais, une plaque épitaphe où est inscrite une blague Carambar pour adulte : « Quelle est la différence entre un Jean-Charles Blais et des hémorroïdes ? » Réponse : « Aucune ! Un jour ou l’autre, tous les trous du cul en ont ! ». On l’aura compris, les Panchounette ne font pas dans la finesse, ni dans la dentelle. Ils font plutôt dans le détail et l’insulte pas gratuite, dans l’objet récupéré et costumisé et se servent du décoratif pour questionner à travers l’art, la société et ses nivellements. Sans rémission et sans compromission, les Panchounette sont restés libres jusqu’au bout, jusqu’à se faire hara-kiri, le jour où les institutions commençaient à s’intéresser de trop près à leur travail, le jour où le succès allait les emmurer. C’était en 1990. « Nous sommes les miroirs du déchet comme vous êtes les déchets du miroir » écrivaient-ils dans leur manifeste. C’était en 1969. Depuis, Panchounette est entré dans la légende.
A bordeaux, une exposition rétrospective, hors institutions, disséminée dans la ville, comme pour rappeler, que c’est dans la rue que les idées se balancent et que l’on fait la révolution.


Julie Estève

Présence Panchounette
Jusqu’au 31 août 2008
Plusieurs lieux à Bordeaux.

Plus d’info : sur le net


Photos: Julie Estève