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Les lieux imaginaires d’Antoni Tàpies
Article paru en mars 2010.

Après deux ans de fermeture pour travaux, la Fondation Tàpies vient de rouvrir ses portes en présence du maître des lieux : Antoni Tàpies. L’exposition met en présence une sélection des oeuvres produites par cet artiste déjà historique durant les vingt dernières années et des objets d’art qui l’entourent dans sa vie quotidienne.

À l’âge de 86 ans, Antoni Tàpies était là, au mois de mars 2010, dans un espace nimbé de lumière, parmi ses oeuvres les plus récentes, pour inaugurer l’exposition intitulée Antoni Tàpies - Les lieux de l’art.

Un titre inspiré d’un livre écrit en 1999 dans lequel Tàpies nous faisait part de sa préoccupation constante pour les liens qui unissent son travail avec celui des autres artistes, indépendamment de leur époque et de leur culture.

Des « liens d’amitiés », selon les mots de Tàpies, qui tissent des relations non moins « intelligentes » que celles provenant des catégories de l’histoire, de l’esthétique ou encore de la muséologie, et qui invitent à dépasser le cadre habituellement assigné à l’art pour investir les autres domaines de la connaissance.

Une peinture de Kandinsky, un livre de Galilée édité en 1656, un Rotorelief de Duchamp, une statuette grecque datée de 2400 ans avant J.C. … Tous ces objets sont de petite taille, manipulables, aimables, et semblent tous participer d’un même mystère. Ils semblent faire sens les uns avec les autres et nous parler à voix basse de la condition de l’homme, depuis ses origines les plus lointaines.

Il pourrait sembler surprenant que l’un des derniers artistes vivants ayant créé une oeuvre qui a la force d’une cosmogonie et semble se suffire à elle-même, insiste sur les liens qui unissent son travail, non seulement à l’art, mais à l’ensemble des domaines de la connaissance.

Pour Tàpies, il semble que l’objet d’art ne puisse faire sens que lorsqu’il est déplacé de son contexte culturel initial pour être mis en relation avec la connaissance, entendue comme discipline qui tend à dépasser les spécificités culturelles d’un moment et d’un lieu, pour atteindre certaines formes de beauté et de vérité universelles.

Si l’oeuvre de Tàpies trouve sa source dans son histoire personnelle, ainsi que dans une relation très intime avec sa terre natale, la Catalogne, la relation entre ses propres oeuvres et celles produites auparavant, y compris dans d’autres civilisations et à d’autres époques, est pourtant à l’origine de sa vocation artistique.

Les lieux imaginaires occupés par les oeuvres de Tàpies sont chargés de sens, d’usages, d’histoire et de mémoire. Si les objets que Tàpies a réunis dans ces lieux imaginaires, qu’ils soient des objets d’art exceptionnels ou des objets banals, sont le matériel, autant concret que symbolique, de son travail, ce sont les liens que l’artiste a tissés entre eux qui en sont le véritable enjeu.

À propos des objets d’art, Tàpies a écrit * « Une fois habitués à vivre avec ces objets d’art et de sagesse, une fois que nous avons appris à “jouer” avec eux, c’est-à-dire à nous éduquer, nous découvrons qu’ils peuvent avoir une force assez puissante pour donner du sens à notre vie. »

Dans sa manière de les collectionner, Tàpies ramène les objets d’art, aussi exceptionnels soient-ils à leur condition d’objets quotidiens et, dans un mouvement inverse, quand il crée, il élève les objets les plus anodins au rang d’oeuvre.

Il n’y a pas de fétichisme, l’objet ne vaut que pour ce qu’il signifie et c’est dans sa représentation et son interprétation que Tàpies inscrit son discours.

Ainsi, l’oeuvre emblématique qui marque la réouverture de la fondation est-elle une sculpture représentant une chaussette trouée remplie de fil de fer et de croix. Par une mystérieuse alchimie, l’un des objets quotidiens les plus quelconques est élevé au rang d’oeuvre d’art pour devenir signifiant.

C’est le lien à la connaissance qui donne leur puissance aux oeuvres de Tàpies. Pris dans sa relation à la connaissance et non pas seulement à la culture dans laquelle il a été produit, l’objet le plus anodin se charge de sens.

De cette brèche, ouverte dans le quotidien dès 1945, Antoni Tàpies continue de faire surgir le mystère et la beauté dans des oeuvres qui nous aident à être là, bien présents dans un monde qui semble, soudainement, recouvrir son sens.


Jean‐Philippe Peynot







* Antoni Tàpies. L’art et ses lieux. Paris : Daniel Lelong Éditeur, 2003, p. 68.
- La Fondation Tàpies sur le Netcliquez-ici
NDLR - Jean-Philippe Peynot est architecte et artiste et il poursuit actuellement une recherche en philosophie de l’art sur le thème de la mesure dans l’art contemporain.
Il effectue actuellement une résidence d'artiste au Can Xalant - Centre de Création Contemporaine à Mataró (Proximité de Barcelone)
Il est l'auteur de deux livres :
- Bernar Venet. 1 pour 1 París: Editions Archibook, 2008
- Tàpies. 1, 2, 3: Bang ! París:
Editions Archibook, 2006