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Le Monde selon Giger ou le rêve éveillé
Giger au Musée de la Halle Saint Pierre - Paris 18ème, jusqu’au 3 mars 2005.

Giger (né en 1940 en Suisse) se situe à la croisée des chemins, il joue de la porosité des frontières, exerçant son art comme peintre, sculpteur, dessinateur, architecte d’intérieur, créant un univers si proche du nôtre, par sa symbolique, et en même temps si codifié par les canons du fantastique que nous y plongeons à tout âge très facilement. Nous sommes happés par une société tentaculaire, où la perception visuelle, le ressenti jouent un grand rôle, tant les créatures nous semblent lointaines et en même temps si proches de nous. Giger sait jouer d’un langage universel, sublimer la mort, le sexe, la mécanisation de cette société. Influencé par le surréalisme, il crée par exemple un homme machine, un tank muni de bras, et il est si facile de lui donner un visage, une multitude de visages à ce tank ! Nous retrouvons cette sensation d’étrangeté que nous éprouvons envers l’autre, la lecture peut se faire à plusieurs niveaux, selon tous les degrés de conscience. C’est presque là avec une certaine horreur mêlée de fascination que nous découvrons l’univers de Giger. Il se situe entre le surréalisme, nous l’avons dit, et le romantisme, comme si, et cette idée était chère aux romantiques, la présence de Dieu était là, non plus clairement exprimée, mais révélée de manière quasi imperceptible, par un brouillard, un traitement flou et plutôt bleu, gris, dans des teintes un peu " granuleuses ", par la solitude de ces êtres " biomécaniques ".


Des armes contre la terreur
Giger s’est intéressé à Freud, ce n’est pas là un détail anodin, lorsque l’on sait la portée du rêve et sa signification en art et en psychanalyse. On sait également que l’artiste répond à la société qui le menace en produisant des armes… Ces armes constituent le monde de Giger, où, en rêveur éveillé, il crée, homme fait Dieu, des créatures et des cités, qui pourraient agir sur nous comme un miroir, pour nous faire prendre conscience de l’endroit où nous nous trouvons. Il traduit les peurs et les dérives de la société : tout le monde s’y reconnaît. Même ses peintures dites sexuelles ne nous apparaissent plus comme érotiques, mais comme les objets de curiosité d’un rituel sexuel qui se rapprocherait encore une fois du nôtre. Une symbolique se dégage bien évidemment de ce monde qui s’est rapproché, non sans raison, du cinéma, le temps de concevoir Alien. Ce monstre que tout le monde connaît, si organique, si près de nous. Giger met à nu nos pulsions, il les habille ensuite de personnages, il les transforme pour que nous les découvrions mieux. Et cette torpeur dans laquelle il nous plonge, est proche de celle du cinéma : avec lui nous sommes en permanence en train de jouer sur l’écran de nos fantasmes, abandonnés à nos ténèbres. Cet univers est structuré de façon néo-gothique, nous invitant d’emblée à plonger dans la fantasmagorie. Un musée Giger existe d’ailleurs, depuis 1998, à Gruyères, en Suisse. L’architecture intérieure de ce musée est néo-gothique. Car l’architecture, ainsi que le traitement des corps nous oblige à un retour dans nos mémoires, à une imprégnation si lointaine d’un art fantastique que nous rencontrons aussi là les monstres et les curiosités qui ont habité notre enfance. De même Giger crée une mythologie, fondée essentiellement sur la femme, dont les visages apparaissent la plupart du temps frontalement, yeux baissés ou ouverts, créatures envoûtantes, semblant flotter entre deux mondes, à la chevelure faite de tentacules, exactement comme les têtes des gorgones, ces monstres ailés au corps féminin et aux cheveux de serpents. La musique rock accompagne cet univers, nous la sentons si proche. Giger est un héros de notre temps, celui qui a su mettre en signe ces temps étranges où l’homme pourrait bien devenir machine. Paradoxalement ou bien peut-être à cause du traitement de ces êtres cuirassés, pour moitié de fer et moitié de chair, ne voit-on pas toute une structure mécanique pourvue d’une bouche humaine par exemple, ouverte sur un cri (qui n’est pas sans rappeler dans ce cas la peinture, et le traitement des corps par Bacon). A cause de ce mélange de chair et de machine, dans des villes oppressantes, nous ressentons une certaine émotion… C’est la force de cet artiste dont l’on peut admirer en ce moment l’œuvre à la Halle Saint Pierre, à Paris.

Clotilde Escalle


Musée de la Halle Saint Pierre - Paris 18ème
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