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Le deuxième Andy Warhol
Andy Warhol, L’oeuvre ultime, au Musée d’art contemporain de Lyon jusqu’au 8 mai 2005

On croyait tout connaître de la figure emblématique et archi célèbre du Pop Art : les soupes Campbell, les boîtes Brillo, les sérigraphies d’Elvis, Marylin, Liz, Jackie, celles plus sombres d’accidents de voiture, de chaises électriques, de bombes atomiques... Ou encore les films avec Paul Morrissey, les paillettes du show-biz, le bouillonnement de la Factory et le lancement du Velvet Underground.
Au début des années 1960, le Pop et son pape, Andy Warhol, élèvent la culture populaire et l’iconographie mass-médiatique au rang de l’art, et mettent le monde de la culture et de l’art sens dessus dessous. Lissage du haut et du bas, du grand et du petit art, sur une même surface plane éclatant de couleurs vives...

Mais c’est un autre Andy Warhol que nous propose de découvrir l’exposition du Musée d’art contemporain de Lyon. Andy Warhol, l’œuvre ultime présente en effet la seconde partie méconnue de la carrière de l’artiste. A partir de 1972, Warhol " revient " à la peinture qu’il prétendait avoir abandonnée en 1965 pour se consacrer au cinéma. De 1972 et jusqu’à sa mort en 1987, Warhol reprend polaroïd, sérigraphie et acrylique, pour réaliser deux types de tableaux : d’une part, des portraits de commande qui lui assurent l’essentiel de ses revenus (portraits de célébrités et d’individus fortunés) ; d’autre part, des toiles plus " personnelles ", marquées par l’angoisse de la mort (Crânes, Croix, Cènes...) et par l’abstraction (Ombres, Oxydations, Rorschach...). Ces peintures, part d’ombre de l’œuvre warholienne, dénigrées par la critique et le milieu artistique à l’époque, constituent l’ossature de l’exposition du MAC.


De Mao au Christ
Première salle : premier choc ! La série des portraits de Mao fait face à celle, éblouissante, des Sunset (couchers de soleil). Le MAC ne garde pas le meilleur pour la fin, mais pour le début : ces couchers de soleil réduits à l’essentiel, vibrant d’infinies variations de couleurs vives, constituent l’une des oeuvres les plus bouleversantes de l’exposition. Cri de beauté lumineuse et appel à la méditation mêlés, disparition de la figuration à l’horizon et " lever " de l’abstraction. Une abstraction que l’on retrouve tout de suite après avec les Oxidation: Warhol et ses amis ont joyeusement pissé sur de la poudre de cuivre pour donner forme à d’étonnants méandres et tâches verdâtres parmi la surface couleur rouille des toiles.
La suite du parcours de l’exposition, thématique et non chronologique, réserve encore bien des surprises et des temps forts... Une série de Mona Lisa voisinant avec plusieurs Torsos (des peintures de fesses en gros plan), clin d’œil humoristique des commissaires d’exposition à la Mona Lisa moustachue de Duchamp titrée LHOOQ (à prononcer : elle a chaud au cul). Une salle consacrée aux autoportraits de l’artiste et à ceux de travestis anonymes. La petite série des Shadows (quel dommage que le musée n’ait pu en rassembler davantage- d’ailleurs, seul bémol à cette expo, certaines séries auraient gagné à être plus étoffées), ombres émanant étrangement d’aucun objet, que l’on découvre avec émotion dans la pénombre. Les trois Skulls (crânes) entourant un Gun (revolver) tremblé sur fond orange. Enfin, la grande salle consacrée aux dernières toiles de l’artiste : deux Last Supper (d’après La Cène de Léonard de Vinci), The Last Supper-The Big C (toile de dix mètres de long où le Christ se mêle à l’univers de la Harley Davidson), et deux grandes toiles en vis-à-vis reproduisant les fameuses tâches du test de Rorschach.
Sur 2500 m_ de surface d’exposition, on en prend " plein la vue " avec frissons de couleur, mises en abîme, exploration de domaines inattendus chez l’artiste, sans compter la confrontation physique avec des oeuvres monumentales. De plus, l’accrochage s’avère jubilatoire : cimaises recouvertes des papiers peints conçus par l’artiste ou bien badigeonnées de couleurs vives, quelques salles obscures disséminées ici et là où sont projetés des films de Warhol (L’Amour, Heat...), plusieurs écrans plats diffusant les émissions TV de Warhol... Le tout mêlé à un grand nombre de photographies et de planches contact inédites d’un artiste qui n’eut de cesse d’enregistrer sur bande sonore, film ou papier photo, tout ce qui vibrait autour de lui.


Libération de simulacres.
Warhol est à l’origine d’une imagerie qui constitue une véritable rupture dans l’histoire des images et de la peinture. Lorsque Warhol déclare : " je veux être une machine "... c’est sans doute d’une machine à laver, essorer, teindre, repasser, amincir et recycler les images dont il s’agit. Car même lorsqu’il s’attaque à des thématiques plus " profondes " ou " métaphysiques ", Warhol les traite avec la même vitesse de surface, la même libération de simulacres, la même apesanteur, que dans ses toiles de la période Pop. A force de copies de copies, à force de séries, à force de rires et d’ironie froide, la grande machine-usine Warhol à la fois réduit et élève l’image à ses purs effets de surface. " Goodbye " auteur, pathos, psychologie, composition, sens caché... " Hello " simulacres à l’air libre, poudres graciles, minceurs, reflets et ombres détachés de tout référent, de tout " réel ". " Je suis profondément superficiel " dit encore Warhol, et c’est l’une de ses plus belles phrases. Car, les choses les plus profondes et les plus graves (la mort, l’angoisse, la croyance...) sont abordées ici à partir de ce qui est aussi notre mode actuel de rapport au monde : l’apparence, la peau, la surface, le simulacre. Derrière un simulacre, il n’y a jamais rien d’autre qu’un autre simulacre, et ce à l’infini. Ce vertige dont a su se saisir Warhol est aussi celui qui nous traverse en regardant ses oeuvres.


Jean-Emmanuel Denave

Musée d’art contemporain de Lyon, sur le net
Catalogue sous forme de trois volumes réunis dans un coffret aux Editions Prestel (39,95 euros)