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Lille à l’heure hindoue
Première partie : Métamorphoses et installations urbaines

Depuis le 14 octobre, et jusqu’en janvier 2007, Lille se met à l’heure hindoue pour nous faire découvrir l’incroyable richesse des arts contemporains venus de ce pays à la créativité époustouflante.
Cette expérience de quelques mois, conçue dans l’esprit de ce que connut Lille en 2004, lorsqu’elle fut « Capitale Européenne de la Culture », est réellement l’occasion de découvrir des artistes pour la plupart inconnus en France, du moins du grand public, dont le talent et le sens de la démesure n’ont vraiment rien à envier aux artistes contemporains occidentaux, parfois plus soucieux du marché ou de la publicité que de la cohérence de leur démarche.
L’Inde, pour ses artistes comme pour ceux qui s’en sont approchés, est vraiment un extraordinaire terreau d’inspiration, à la hauteur de la force des contrastes sur lesquels s’appuie la culture de l’Inde contemporaine.


Les organisateurs de Lille3000 ont su dépasser l’effet de mode « indomania » -même si une des expositions, à l’Hospice Comtesse, porte ce nom- en faisant venir des artistes passionnants et les plus grands artisans, de Bombay à Bollywood.

Il faudra au visiteur plus d’un jour pour tout découvrir, à commencer par les installations urbaines, dans la continuité des « métamorphoses » qui avaient transfigurées la ville deux ans plus tôt. Petite visite guidée en ville, premiers aperçus, avant d’aborder les grandes expositions.*

D’emblée, c’est la démesure et le sens de la couleur et de la lumière qui frappe, en arrivant à la gare Lille-Flandres. Car l’Inde à Lille, c’est d’abord un choc visuel et des contractes saisissants !
A découvrir à la nuit tombée, la façade du bâtiment de la gare transformée en Palais de Mysore étincelle, et la rue Faidherbe se voit rebaptisée « Rambla des éléphants » - un sacré télescopage culturel !- Douze éléphants de huit mètres de haut, d’immenses candélabres, dont on dit qu’ils sont en Inde symboles de bienvenue et d’hospitalité, ont été créés spécialement pour Lille par Nitin Chamdrakant Desai, un des plus célèbres décorateurs de Bollywood. Une improbable haie d’honneur emmenant le visiteur Place du Théâtre et au-delà, où, dans un foisonnement kitsch digne des décors occidentaux rêvés dans les films indiens, se mêleront – Noël oblige- l’installation lumineuse d’ Ashok Sukumaran, les décorations de fin d’année, et l’architecture flamande classée du 17ème…
« GPS le ruban de lumière » se veut une expérience de mise en lumière de l’espace urbain interactive. L’idée : permettre au public, en tournant une manivelle, d’éclairer le contour architectural de la Place, de faire apparaître ou disparaître la lumière. Anecdotique mais spectaculaire, à moins qu’on ne connaisse l’importance de la lumière dans la culture indienne et la formation d’architecte de l’artiste.

On peut ensuite entrer dans l’Opéra et se diriger vers la Rotonde. Ici est présenté le « projet Hampi », œuvre collective d’artistes australiens et néo-zélandais : le photographe John Gollings, l’artiste multimédia Sarah Kenderdine, le compositeur Paul Doornbush, le musicien Dr.L.Subramaniam, ainsi que Jeffrey Shaw, fondateur du ICinema, dont les lillois avaient pu avoir un aperçu dans « Cinémas du Futur » en 2004 et pionnier de l’interactivité et de la virtualité dans l’art contemporain.
Dispositif total impressionnant, le « projet Hampi » est une projection panoramique en 3D permettant au spectateur de s’immerger complètement dans un des paysages architecturaux les plus fascinants de l’Inde : le site d’Hampi, qui fut jusqu’au 16ème siècle la capitale du royaume hindou de Vijayanagara, et dont les vestiges se trouvent à 300km de Goa, dans le centre du pays.
Poussant un peu plus loin vers les rues piétonnes du centre ville, le Palais Rihour (qui accueille aussi l’Office de Tourisme, ndla pour les visiteurs égarés) ouvre la très belle et gothique Salle du Conclave à une jeune artiste indienne de Bombay à la carrière internationale très prometteuse. Shilpa Gupta, que certains ont pu découvrir à la très belle exposition « Indian Summer » que l’Ensba de Paris avait consacré l’année dernière à la jeune scène artistique indienne, croise des questionnements politiques et économiques aigus avec les technologies du troisième millénaire. « Half Widows » (les « demi veuves ») est une installation vidéo saisissante, tentant de saisir le manque et la déchirure, l’absence et l’espoir, l’attente et l’angoisse. L’œuvre ouvre sur un champ délibérément politique, évoquant les conflits persistants entre l’Inde et le Pakistan dans la région du Cachemire. Hommage poignant à leurs femmes presque veuves, l’ombre de ces hommes enrôlés de force dans des combats meurtriers plane sur ces images fantomatiques.

Si le nom de Mira Nair est surtout familier aux cinéphiles, tout le monde se souvient de « Salaam Bombay ! », qui dressait le portrait des enfants des rues de cette mégapole, dans un film qui fut Caméra d’Or à Venise et un succès international il y a un plus de quinze ans. De « Mississipi Massala » qui, en 1991, évoquait la rencontre d’une jeune indienne et d’un noir américain sous les traits de Denzel Washington, au « Mariage des Moussons » en 2001 en passant par « The Perez Family », cette réalisatrice mène une carrière internationale. Pour Lille3000, elle offre un numéro d’illusionniste aux passants de la rue du Sec Arembault, dans le centre piéton, grâce à des panneaux lenticulaires (des hologrammes !) créés par deux architectes new-yorkais. Fragments de gestes, de visages, d’histoires, l’installation invite à la fiction mais, comme toujours avec le lenticulaire, pas toujours facile à observer !

L’église désacralisée Sainte Marie Madeleine, dans le Vieux-Lille, avait accueilli en 2004 les échos de générations de Miwa Yanagi, les folies lumineuses d’Erwin Redl ou encore les accumulations délirantes de Peter Greenaway.
Or il semble que l’accumulation, très souvent spectaculaire, soit justement une manière récurrente de l’art contemporain indien, comme on pourra d’ailleurs le constater au Tri Postal. Preuve en est ici la très impressionnante installation de Subodh Gupta, « God Hungry ». Un « Dieu affamé » déversant dans un église des milliers d’ustensiles de vaisselle en inox, objets usuels que l’on trouve dans toutes les cuisines indiennes. Amoncelés du sol au plafond, débordant des transepts, comme une vague déferlante prête à tout engloutir, manière d’évoquer la surconsommation, la surpopulation, ces milliards de bouches à nourrir, nourries ou non, et toute la nourriture qu’il faut produire, préparer, ingérer, etc..à l’infini….Absolument vertigineux dans un sens de la démesure parfaitement maîtrisé.

Marie Deparis

* nous vous les présenterons dans les semaines à venir

Lille3000 sur le net : cliquez-ici

Lieux, horaires, tarifs:
« La Rambla des éléphants », Nitin Desai- Rue Faidherbe, Lille – Accès libre
« GPS- Le Ruban de lumière », Ashok Sukumaran- Place du Théâtre, Lille- Accès libre
« Le projet Hampi »- Rotonde de l’Opéra, Place du Théâtre, Lille- Accès libre aux heures d’ouverture
Du mardi au samedi de 12h-19h
Dimanche 15/10, 22/10, 1/11,11/11, 19/11, 17/12 ouvert de 12h à 19h
Ouvert : le 1er et le 11 novembre 2006
Fermé : les lundi et les mardi (sauf Opéra) le 25 décembre 2006 et le 1er janvier 2007 «
« God Hungry », Subodh Gupta, Eglise Sainte Marie Madeleine, Lille
Du mercredi au vendredi 14h-18h
Samedi et dimanche 10h-18h Tarif plein: 3€ Pass: gratuit
« Half Widows », Shilpa Gupta, Salle du Conclave, Palais Rihour – Accès libre aux heures d’ouverture
Du mercredi au vendredi 14h-18h
Samedi 10h-18h et dimanche 10h >12h-14h >17h
« Hologrammes », Mira Nair- Rue du Sec Arembault, Lille- Accès libre


A voir -et à entendre-, aussi :

Pour finir ce petit trekking urbain, si le temps le permet, on peut aussi partir dans les quartiers de Lille, d’Hellemmes et de Lomme, à la recherche de « banners » bollywoodiennes façon gars du Nord. En effet, Lille3000 a invité d’authentiques affichistes des studios bollywoodiens, à réaliser des portraits géants dans leur style romanesque et kitsch caractéristique de personnalités de la ville, choisis par les habitants des quartiers !

« Navarasa, Installations sonores dans la ville »
D’après le programme, vous devriez pouvoir découvrir en divers lieux du centre-ville (MEERT, Série Noire, Galerie Alcide, Gare Lille Flandres, Stations de Métro) des installations sonores et visuelles du DJ indien Mukul Patel.