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L'Afrique c'est chic !
Il vous reste un mois pour découvrir l’art contemporain africain tel qu’il est à l’honneur à Nantes depuis le 15 octobre. L’exposition Beauté.afriques@nantes se déploie sur les deux étages de l’ancienne usine LU, devenue depuis le 1er janvier 2000 le Lieu Unique.

En partie lié à la volonté des organisateurs et de la ville de Nantes de créer un symbole culturel, mais aussi dans le but de promouvoir l’art contemporain africain, cet événement est aussi censé, selon ses organisateurs, « faire - table rase- du passé historique de la ville en tant que premier port négrier français, afin d’instituer, à terme, Nantes en tant que ville-relais de l’Afrique en France ».

Patricia Solini, instigatrice de l’événement et commissaire de l’exposition avait sélectionné à la Biennale de Dakar de 2004 (dans laquelle elle était membre du jury) une douzaine d’artistes africains. Confrontée à d’immenses difficultés quant à la mobilité des œuvres, elle décide alors de faire venir les artistes à Nantes et y parvient après de nombreuses difficultés administratives avec le concours de la municipalité nantaise, du département et de l’AFAA. (Agence Française d’Action Artistique).

Le Lieu Unique s’est donc transformé en octobre en lieu de résidence, où tout a été créé et pensé pour être construit in situ. Ce « pari fou » donne un résultat assez hétérogène, où les travaux sont de différentes qualités, où les artistes les plus confirmés côtoient les moins expérimentés.

Beauté.afriques@nantes est un reflet direct de la biennale Dak’Art de 2004, à Dakar.

La première installation, la plus visible et la plus impressionnante de toutes vient d’une idée de l’artiste Samta Benyahia, qui a appliqué des moucharabieh bleues aux fenêtres entourant l’immense salle d’exposition, jouant sur la transparence des surfaces vitrées.

Cheikk Niass avec L’envol de la paix s’empare de l’espace aérien avec ses silhouettes d’oiseaux de plexiglas et de tissus africains et transforme la salle en une sorte de volière géante. Résidant en Autriche, ce sénégalais d’origine dénonce le fait qu’aujourd'hui, seul les détenteurs de passeports américains et européens ont droit de circulation dans le monde, et l’oiseau symbolise la liberté de mouvement que ne détiennent pas ses concitoyens.

Zoulikha Bouabdellah est à la recherche d’une quête identitaire à travers le médium de la vidéo et de la photo. Elle montre ici Claire est noire, sorte de critique des médias qu’elle mêle à sa propre histoire ainsi qu’à sa double nationalité en la liant à l’histoire collective. La présentatrice d’un journal télévisé (Claire Chazal) est ici présentée comme étant à la fois noire (ses pieds) et blanche (son visage).

Lauréate du prix du Président de la république sénégalaise à Dakar en 2004, Michèle Magema s’interroge sur l’actualité historique mais aussi sur le rôle de la femme dans les dictatures africaines. L’affiche de l’exposition fait partie d’une série de photos monumentales accrochées le long du mur principal : Les hommes d’état. C’est un questionnement sur la notion du stéréotype, sur la mise en scène de « l’exotisme ». Un homme noir, simplement vêtu d’un pagne et assis sur un siège prend la pose majestueuse d’un roi d’une quelconque tribu, et cela suffit évidemment pour faire de lui un Chef d’état.

Avec Joyeux anniversaire Pélagie Gbaguidi propose une installation de plus de 150 dessins. A la recherche de la mémoire du poète nigérian Christopher Okigbo, l’artiste reprend la figure du griot dans un travail sur la restauration de la mémoire. Directement en rapport avec l’ancienne usine LU, ces dessins s’inspirent de photographies datant de 1900 représentant les ouvriers travaillant dans ces même locaux. Suspendus au plafond par des filins transparents, les dessins sont placés de telle façon qu’un parcours déambulatoire ( au sens propre) peut s’imaginer.

Le mobilier de l’exposition et les cahutes abritant le marché sont conçus par Cheik Diallo architecte de formation, aujourd'hui devenu designer. Ce malien vivant en France a crée pour le Lieu Unique une sorte d’« espace détente », véritable place centrale de l’exposition. C’est un espace très symbolique où le spectateur est invité à se délasser, à discuter, mais qui est aussi conçu pour permettre des points de vue différents de l’exposition. La casa palabre, base de plafond mais ouverte de tous côtés s’inspire des huttes Dogons et parait être une ode à la sagesse. (Le plafond est si bas que ceux qui se lèvent brusquement sous le coup de la colère se cognent la tête… )
Azieman Wanoumi assemble des bois, des métaux marqués par le temps, construisant les portes d’un univers de transition, symbolisant le passage de l’être humain sur terre. La « cabane » préserve les différentes techniques artisanales et les matériaux de construction ont tous étés trouvés sur place.
S’inspirant lui aussi des Dogons, Sokey Edorh trace ses propres hiéroglyphes dans du sable des plages de Loire-Atlantique, plantant dans les monticules ainsi créés des objets allégoriques et métaphoriques. Assefa Gebrekidan, artiste éthiopien travaillant avec la lumière, a réalisé une immense sculpture composée de plusieurs pièces comme des objets sonores, des tissus, des petits moteurs, le tout formant un ensemble très coloré. Bill Kouélany quant à elle, utilise une peinture beaucoup plus terne pour ses toiles qu’elle finit par lacérer, tout comme la mutilation les corps représentés son. Malam, artiste du cameroun, torture lui aussi le corps humain en reconstituant entièrement le crash d’un train, avec des personnages faits de plâtre, de résine et d’argile. Le train s’envole dans le ciel…et les personnages/victimes sont complètement calcinés donnant l’impression d’une apocalypse assez terrifiante. Enfin, Aïcha Aidara, jeune artiste sénégalaise de 28 ans, reprend les graphismes des pagnes traditionnels et compose sa propre peinture en la mêlant à des travaux de couture.

Les photos exposées à l’étage sont celles tirées des Rencontres de la Photographie Africaine de Bamako en 2003. Contrairement aux œuvres du grand atelier, elles n’ont pas été créées pour l’événement. L’espace est plus intime et les photos accrochées dans les deux salles sont organisées dans un contraste entre public et privé.

Emeka Okereke travaille en noir et blanc sur les contacts corporels entre les deux sexes. Mohamed Camara se met en scène lui-même avec ses amis dans des intérieurs de Bamako. Fatimah Tuggar crée des montages informatiques, collages d’images diverses issues de la publicité, du divertissement de masse et du folklore pour explorer les implications culturelles et sociales de la technologie. Myriam Mihindou présente “La relique pour un corps domestique”, vision d’un corps féminin, qui, en rupture avec son caractère d’icône, laisse affleurer un langage aussi poétique que violent. Ingrid Mwangi, se sert des techniques de la vidéo pour créer des mises en scène et des installations multimédia en adoptant le rôle de l’autre. Emeka Udemba photographie des lambeaux d’affiches collées aux murs et sur d’autres espaces, rendant compte des traces des activités sociales et politiques.

Ce sont 18 artistes issus du continent africain dont on peut admirer les œuvres (Algérie, Ethiopie, Cameroun, Bénin, Côte d’Ivoire, Togo, république démocratique du Congo…). C’est donc bien « les Afriques » au pluriel dans toutes leurs diversités créatives qui sont présentées à Nantes ; puisant dans l’expression de l’émotion mais dont dans la représentation est parfois un peu trop naïve dans la conception. La scénographie « intellectualisante » apporte une touche interprétative qui nous paraît essentielle. Nous pouvons cependant critiquer le fait que les artistes n’aient pas mieux investi l’immensité du lieu, en ne proposant pas assez d’œuvres démesurées. Nous regrettons que les marchés africains, censés transmettre une certaine convivialité et animer l’exposition en montrant un côté joyeusement informel, ne soient ouvert que le samedi après-midi, restant irrémédiablement fermés le reste du temps.
Toutefois, les multiples activités organisées pour faire vivre l’événement; qu’ils s’agissent des rencontres littéraires, des débats, des soirées thématiques, des concerts et le film (« c’est loin d’ici ? » 52’min) retraçant les étapes du montage de l’exposition avec un portrait de chaque artiste, donne à l’exposition une dimension humaine.
Il faut aussi souligner la mise en place d’un site internet très complet (voir lien ci-dessous) « pour dire la modernité et l’actualité du projet, ses dimensions poétiques, esthétiques voire philosophiques, son étendue territoriale
et son ancrage dans un port »
.

Sandrine Dobler

Beautes.Afriques@nantes, sur le net

Le Lieu Unique à Nantes,
jusqu’au 9 janvier 2005.
Mardi au samedi de 13h à 19h.
Dimanche de 15h à 19h.
Tél : 02.40.12.14.34
sur le net

visuel : Sandrine Dobler, vu de : Joyeux anniversaire - Pélagie Gbaguidi