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You are my Mirror 1 : L’INFAMILLE. – Frac Lorraine
Famille, talon d’Achille

Le pouvoir est un flux qui traverse et connecte l’ensemble des éléments du corps social, l’ensemble des institutions. Ecole, usine, bureau, prison, famille. Le Frac Lorraine se concentre sur la dernière et Béatrice Josse, la dynamique directrice, fait sortir des profondeurs, les tensions, les pressions, les boursouflures des liens du sang. La boite de Pandore s’ouvre sur l’Infamille (titre du livre de Christophe Honoré), une exposition riche en acide et en intelligence. Quand l’infâme s’accouple, quand la famille se délie.

« Rien n’est plus dangereux pour toi que ta famille, que ta chambre, que ton passé (…) » Ici, les Nourritures Terrestres de Gide comme une préface à l’exposition et plus loin, celles de la perversion dans le « Ma mère » de Georges Bataille. La Famille tue. « Elle rend carnivore » disait Picabia. Pour Eric Pougeau, la cellule familiale emprunte à la prison son imagerie la plus sombre, la plus dégueulasse. Espace clos dans lequel des matons dressent au fer des animaux obéissants. Autorité qui dérape vers un avilissement ultime, un esclavage identitaire, une condamnation à mort de toute forme d’épanouissement. Sur les murs, il marque d’une écriture appliquée des petits mots doux-amers de monstres-parents à leurs enfants chéris-captifs. « Les enfants, nous allons vous faire bouffer votre merde. Vous êtes notre chair et notre sang. A plus tard, Papa et Maman. » L’artiste utilise la forme la plus sucrée et la plus commune – un message écrit à la main puis collé sur un frigo ou laissé sur une table- pour dénoncer la prise de pouvoir ubiquitaire du père et de la mère sur leur progéniture. Les intentions parentales deviennent perversions mentales et l’enfant, l’objet à tout faire, le joujou extra de ses parents, au-delà de la loi, de la raison ou de la morale. Les lettres au vocabulaire vénéneux d’Eric Pougeau se lisent comme une inversion des règles, des codes sociaux, un dérapage, une tentation de glisser vers les origines du mal. La violence est l’habitant invisible d’une famille.
Un homme (le père) qui embrasse une femme (sa fille). Une femme (la mère) qui embrasse une femme (sa fille). Les baisers sont longs, pénétrants, douloureux. La vidéo In love, 2001, de Patty Chang, artiste américaine, enregistre un bouche à bouche épuisant parents/enfants et l’endurance d’un rapport amoureux ambigu, entre une mère, un père et sa fille. L’échange de salive n’est pas direct. Un oignon entre et sort, se transmet d’une bouche à l’autre, produit des larmes sur les visages. Mangé, léché, échangé, l’oignon devient acte nourricier en même temps que fruit défendu. Abus d’amour, douleur larvée, interdit franchi, les lèvres encombrées se mélangent aux pleurs empoisonnés.

Quand Agnès Varda donne la parole aux veuves isolées de Noirmoutier, elle rend tangible la perte, les traces, le souvenir, l’autre solitude de femmes réduites, amputées par la mort. Quinze moniteurs enregistrent quinze témoignages de veuves de tout âge, quinze portraits en somme qui raniment disparitions et absences. Les écrans sont muets. Il faut mettre un casque pour entendre les voix et créer une relation d’intimité avec celle qui parle car ici, il manque au noyau familial, une de ses pierres fondatrices. Documentaire orienté social, dirigé vers le questionnement subjectif, Les Veuves de Noirmoutier sont de petits films qui parlent de grandes histoires, de mémoires, d’habitudes et de vides. « Moi, je ne parle pas, je pense et je fais couple avec un mort. », « Ca s’évade, c’est comme de la fumée, c’est flou. On s’habitue surtout au noir et moins aux couleurs. Quand je me couche, c’est toujours du même côté. »


L’Infamille se termine par la vidéo de Salla Tykkä (Power, 1999), artiste finlandaise. Un match de boxe entre une femme aux seins nus et un poids lourd en short. Reprenant la musique populaire du film Rocky, Salla Tykkä, filme un combat a priori déséquilibré. Pourtant, c’est la puissance psychologique et le volontarisme de la challenger qui crèvent l’écran. Recevoir des coups, savoir en donner, résister pour s’affirmer, être pugnace, fière, engagée. D’apparence manichéenne, la lutte n’est pas celle d’une femme contre un homme et inversement, mais plus un acte d’endurance: celui de combattre toute forme d’autorité.


Julie Estève

You are my Mirror 1 : L’INFAMILLE.
Au Frac Lorraine jusqu’au 8 juin 2008.
1 bis rue des Trinitaires, 57000 Metz
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