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Fraîcheur toujours... et défricheurs !
Installée dans le quartier la Belle de Mai à Marseille, quartier populaire et carrefour des immigrants, la Friche se veut multiple. Jeu de différences et rencontres, cette zone de création se donne pour horizon la liberté. Les résidences se succèdent, se mêlent, favorisent les interactions. Après 13 ans d’existence, la Friche se conçoit toujours comme un espace vierge à investir pour que résonne au-delà de ses murs une culture vivante, protéiforme, curieuse et soucieuse du monde. Alors, une radio (Grenouille), des compagnies de théâtre et de danse, des plasticiens ou des musiciens y évoluent quotidiennement, donnent à voir leurs propositions et font vivre leur art tout autant que les espaces froids de la vieille usine.
La Friche la Belle de Mai ne se livre pas au premier un regard. Il faut plus d’un coup d’œil pour envisager les productions d’Euphonia ou les ateliers de l’AMI, les expositions de Triangle et les spectacles de Marseille Objectif Danse. Tout autant que la singularité des propositions et la diversité des structures culturelles accueillies, ce qui frappe c’est l’incroyable diversité du lieu.
Il y a, bien sûr, les râleurs qui jugent les propositions à l’aune d’une certaine vision élitiste du spectacle vivant. Mais bien souvent, chacun retrouve dans les programmations matière à satisfaire ses curiosités, à épancher sa soif d’expérimentation ou de divertissement. Car il s’agit d’explorations, d’un travail sur « l’avenir de la ville », de jeux de saltimbanques qui dépassent l’inconfort des espaces.
Une fois traversés les tunnels qui mènent à l’ancienne manufacture des tabacs, puis dépassés les bâtiments austères, les anciens magasins investis, de nouveaux préfabriqués fraîchement repeints abritent pendant les travaux les bureaux de Système Friche Théâtre (SFT), structure qui « chapote » l’endroit depuis sa création et fédère les 70 structures installées.
Visiblement affairé et un brin agacé, Philippe Foulquié son directeur, reçoit dans un bureau ouvert. Il revient sur les débuts de l’aventure, son évolution et un projet toujours à construire, en devenir, foisonnant d’initiatives. Ici, les idées ne manquent pas. Il s’agit bien plutôt de trouver des solutions pour les mettre en œuvre.


- Quels ont été les débuts de la Friche la Belle de Mai ?

Philippe Foulquié : Au départ, un élu nous demande si nous voulons travailler dans les friches avec Alain Fourneau, à l’époque directeur du théâtre des Bernardines. On nous confie un espace : l’îlot 3, d’anciens magasins, d’immenses parkings. Nous démarrons donc des projets artistiques qui se sont construits au jour le jour, au fil des besoins. C’est devenu un lieu interdisciplinaire qui travaille sur les publics et sur des chantiers de création contemporaine. Il s’agit d’expérimentation, l’art est moteur du développement et alternative économique.
Puis, cela s’est développé, la ville a racheté le lieu. L’îlot 1 est consacré à la restauration et aux archives, l’îlot 2 aux entreprises et l’îlot 3 est dédié aux créations, aux auteurs, aux associations. Ces trois îlots représentent trois aspects de la culture et trois aspects de la société. L’enjeu est de développer cela en synergie. Les problèmes du rapport à l’art contemporain sont différents selon les îlots. Le rapport aux auteurs et aux artistes diffère selon que l’on est une entreprise ou un créateur.

- Quelle volonté anime cette démarche artistique?

P.F. : Nous choisissons le partenaire producteur (sur proposition ou demande) : les artistes sont là parce que nous sommes allées les chercher. Nous les aidons à exister.

- Quelle est l’identité de la Friche ?

P.F.: L’éclectisme pour le mélange des gens et des genres. Cinq cents événements par an –plus que de jours- font la multiplicité des propositions (musique, théâtre, jeune public, art contemporain). Cette réelle diversité de productions artistiques est un entraînement : beaucoup de choses sont simultanées. Nous offrons aux artistes la possibilité de s’implanter pour avoir le temps de participer à la vie. Il y a une telle pression pour être programmé ici que cela se juxtapose. Les équipes sont saturées.

- Le lieu est-il source d’inspiration ? Quel est le rôle de la mémoire de la manufacture dans la Friche d’aujourd’hui ?

P.F. : Une usine désaffectée, c’est la vie suspendue. L’artiste travaille sur l’avenir, même s’il évoque une vie antérieure. Notre préoccupation est d’avoir les moyens de répondre aux besoins. S’il faut casser un mur, on le casse, c’est une page tournée.
La mémoire des lieux, c’est comme la mémoire de l’eau : c’est un mythe. Les anciens de la SEITA ne reconnaissaient pas le lieu parce qu’il était vide.


- Quel est son fonctionnement et pour quel projet artistique ?

P.F. : Il y a une mutualisation. Système Friche Théâtre (SFT) gère le site -la partie que la ville lui a attribué- depuis le départ. Puis, SFT conventionne des structures, 70 permanentes et autant d’événementielles. La Friche soutient les artistes qui ont des difficultés à avoir des producteurs, soit parce qu’ils sont jeunes, soit parce qu’ils rencontrent des difficultés dans leur carrière et se trouvent sans moyens et sans partenaires. Elle les aide à retourner dans la vie active. Elle forme, accueille, aide à se développer des producteurs. Les grands espaces répondent au besoin d’ateliers. La mutualisation, c’est par exemple la mise en réseau, des équipements multimédias, une facturation téléphonique unique. Il y a un double rapport au sein de la Friche : elle est organisée, grâce à un dispositif de coopérative de production, elle est libre, la structure invente son mode d’implantation et de travail.
Par exemple, le Théâtre Massalia travaille à développer la friche et son projet. C’est un « deal » constructif, nous mettons en commun ce que nous savons faire pour nous développer.

- Quelles relations la Friche entretient-elle avec la ville, l’extérieur ? Quelle est l’influence d’Euroméditerranée ?

P.F. : Nous sommes l’institution qui a le plus réfléchi sur le quartier. Le quartier est un territoire privilégié de l’expérience, il n’y a pas de frontières à briser. La friche n’a jamais eu de mission spécifique au quartier, mais une mission plus vaste.
Euroméditerranée permet d’affirmer la Friche comme pôle fort de développement culturel. Elle n’a pourtant pas aujourd’hui le rôle de leader que la mission de préfiguration lui avait attribué. Elle endosse des thématiques urbaines et partage les problématiques de développement.

- Quel est le public de la Friche ?

P.F. : Le public est divers, il y a suffisamment de propositions en même temps. Il y a 100 000 spectateurs ou visiteurs chaque année et un renouvellement du public. Les salles ne sont pas réservées à certaines couches sociales. Tous trouvent dans l’art citoyenneté, sens de l’histoire, regard…

- Quelles sont les évolutions ?

P.F. : Nous avons été le premier cybercafé de France. L’entrée du multimédia fut importante sans abandon du théâtre, des arts plastiques ou du cinéma. Puisque le théâtre a ouvert le lieu. Il y a eu une accélération sur la musique avec le Cabaret Aléatoire puis des initiatives d’art électronique et de multimédia.
Maintenant, nous continuons d’inventer des choses mais pas au même rythme, c’est plus pépère. Nous inventons des projets avec un rapport au temps modifié, c’est l’âge…
Et les espaces encore neutres peuvent être transformés. Il reste à inventer pour continuer à définir le lieu. C’est un lieu social. Pour nous, l’économie est une voie de socialisation. La Friche est ainsi une décentralisation réussie, comme espace de monstration et de travail.

- Quels sont les projets phares à venir ?

P.F. : Il y a plusieurs projets en cours : un restaurant performant, une crèche, une maison d’auteurs, des équipements sportifs, une base pour des opérateurs du Sud du monde. Puis, différents projets liés à l’audiovisuel, un cinéma multiplexe, ce n’est pas un hasard si le président est cinéaste (ndlr : Robert Guédiguian). Il s’agit de recentrer cela de façon cohérente pour que cela ait un sens. Tout ce qui s’invente dans ces espaces pour gérer les flux, cela ne peut pas être sauvage. Les surfaces disponibles sont en devenir, tout est à imaginer.


Gwenola Gabellec

Friche la Belle de Mai
23, rue Guibal
13003 Marseille
tel. 04 95 04 95 04
fax 04 95 04 95 00
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41, rue Jobin - 13003 Marseille