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Une exposition sous les yeux du firmament
Anselm Kiefer au Grand Palais

Anselm Kiefer, artiste plasticien allemand, qui vit et travaille en France depuis 1993 ouvre le bal de cette première édition de Monumenta. Cette nouvelle manifestation de l’art contemporain permet la rencontre d’un artiste de renommée internationale et d’un monument parisien exceptionnel : la nef du Grand Palais. Dialogue, confrontation du regard à l’espace et aux volumes du monument, les prochaines éditions seront représentées en 2008 par le sculpteur américain Richard Serra et en 2009 par le plasticien français Christian Boltanski. Anselm Kiefer quant à lui nous offre une chute d’étoiles…

Puissante, charismatique, sombre, théologique, cosmogonique, bétonnée, fragile, transformable, colossale, absorbante, carbonisée, dramaturgique, immersive…autant de qualificatifs qui viennent à l’esprit lorsque notre regard croise l’œuvre foisonnante d’Anselm Kiefer.
Les installations sont au nombre de dix. Sept d’entres elles sont des maisons telles que l’artiste les nomme. Maisons recouvertes de tôle ondulée oxydée conçues aux dimensions des œuvres qu’elles accueillent, chaque tableau pouvant déployer toute sa force, sa puissance. Trois sculptures prennent place parmi ce dispositif : une tour de dix-sept mètres de haut, une autre de huit mètres et une tour écroulée, dévastée par l’on ne sait quelle force et gisant à même le sol.
Le titre de l’exposition Sternenfall, littéralement Chute d’étoiles, est un thème de longue date figuré et décliné par Anselm Kiefer, celui du ciel étoilé marié à l’entreprise cosmogonique de l’homme. En ce sens la nef du Grand Palais sur Anselm Kiefer à eu un impact certain : « C’est comme le firmament où j’allais installer mon exposition. Ce n’est pas un musée, c’est réellement une exposition sous les yeux du firmament »* . La maison III, La voie lactée, en est l’exemple le plus figuratif. Cette maison est habitée par un ciel étoilé prenant la forme d’un tableau aux proportions impressionnantes. Marquant le temps circulaire qui relie l’homme au cosmos, ce tableau est constellé d’étoiles qui ont chacune un chiffre correspondant à la nomenclature établie par la NASA. La sixième maison, Sternenfall, abrite une bibliothèque monumentale de livres de plomb au bord de la chute. Des plaques de verre émergent d’entre les pages et se brisent au sol par intermittence. Le contraste entre la matière ductile du plomb et le caractère cassant du verre témoigne de manière symbolique de cette chute d’étoiles, reprenant le titre de l’exposition et le jeu architectural avec le Grand Palais.
La nef du Grand Palais s’apparente à un No man’s land dévasté dans lequel le regardeur se voit absorbé, son corps tout entier participant à cette expérience quasi mystique. Loin d’une esthétique de ruines à proprement parler, la ruine pour Anselm Kiefer est le moment où quelque chose de nouveau se montre, c’est le point de commencement, de recommencement. C’est le moment opportun durant lesquels le passé et le présent, les signifiés et signifiants se frôlent, se croisent, se mêlent et donnent naissance à un nouveau sujet, un nouveau sens.

Si l’œuvre doit être monumentale, Anselm Kiefer explique son concept de monument : « Les monuments dans les villes sont dérisoires. Je ne fais pas de monuments, car chez moi tout change. Ce qui m’intéresse c’est la transformation des choses et pas les monuments ». Pour preuve la tour de béton armée juste dans l’axe de l’entrée principale a été amputée de trois étages quelques jours avant l’inauguration. « Tous mes tableaux sont éphémères et cela ne me gêne pas, je ne fige pas le résultat ». Rien n’est pérenne chez Kiefer, il revient sur ses œuvres, les laisse mener leur propre vie, il ne veut pas de conservation mais plutôt de la détérioration, une œuvre naît et par la même doit mourir, s’esquinter, se rouiller, recevoir les stigmates du temps. L’oeuvre est une cicatrice vivante, une plaie béante et laisse toute liberté de sens au spectateur. Libre de finir l’œuvre avec son propre regard, le spectateur construit son parcours visuel, intellectuel et sensoriel, déambulant de maisons en maisons.

Réminiscence et mémoire collective. Puisant son inspiration dans la littérature, la Kabbale, l’Ancien et le Nouveau Testament, il interroge les fondements de l’humanité et les traumatismes de l’histoire contemporaine, notamment la question d’une identité allemande après la Shoah. Son œuvre est comme l’exorcisation de la violence des drames du 20e siècle.
« La Kabbale permet de voir le monde dans un autre contexte, permet de ne pas l’expliquer scientifiquement. La mythologie et la mystique peuvent à eux seuls expliquer le monde, c’est un langage qu’on laisse entrer en nous ». Si la Kabbale est moins imagée que l’Ancien et le Nouveau Testament et laisse une liberté d’interprétation et de retranscription plus grande, Anselm Kiefer dans la maison VII Palmsonntag, (Dimanche des rameaux) reprend le motif du dimanche des rameaux et réinvestit cette fête marquant l’entrée du Christ à Jérusalem. Le contraste entre cette entrée triomphale et le calvaire à venir est retranscrit par le jeu avec des feuilles de palmiers trempées dans du plâtre, ce gigantesque herbier de gloire s’opposant à l’immense palmier mort couché au sol.

Sa peinture est empreinte de matière, de signes, de citations, elle est composée de couches, de strates qui se superposent donnant à la surface picturale une matière rugueuse et dense. Kiefer met à sa disposition un arsenal de matériaux tels que branches, cheveux, sable, textes poétiques, scientifiques ou mystiques comme une série de référents s’accrochant au support de l’œuvre. « Quand j’utilise par exemple un poème, une ligne d’un poème ou même un mot, c’est quelque chose qui a logé en moi, qui a vieilli avec moi, qui s’est transformé et dont l’aura se transmet sur le tableau ». Les mots et citations empreints des poèmes de Paul Ceylan et Ingeborg Bachmann sont un leitmotiv de cette exposition, toute entière dédiée à ces derniers. Loin d’être une œuvre littéraire, l’œuvre de Kiefer parle avec la littérature, les poètes, elle se met en face, dialogue, se positionne.


Sous les yeux du firmament l’œuvre se déploie, lourde de sens et d’interrogations, à l’image même de son auteur. « Ce que vous voyez c’est le désespoir, car je suis complètement désespéré. Pour vivre l’on se fait des constructions, certains des illusions, moi je fais des œuvres.»


Sandrine Diago


*Toutes les citations sont extraites de la conférence de presse tenue au Grand Palais le 29 mai 2007

Informations pratiques:
Monumenta 2007
Anselm Kiefer
Chute d’étoiles
jusqu'au 8 juillet 2007


Tous les jours sauf le mardi
De 10h à 19h le lundi et mercredi
De midi à minuit, du jeudi au dimanche

Nef du Grand Palais – Porte principale
Avenue Winston Churchill 75008 Paris
Site internet : cliquez-ici