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« Bio-Art »...et Avatars
Inscrire la création numérique dans le paysage esthétique contemporain ; dévoiler comment naît une vie quasi-biologique animée en l’absence d’élément organique ; assister à la naissance d’une vie artificielle synthétisée par ordinateur ; tels sont les projets mis en œuvre par les 8 artistes convoqués à la Maison Européenne de la Photographie sur l’idée de Jean Luc SORET, directeur général de ce 3e festival Art-outsiders.

Sous le label « Bio-art », les installations et œuvres multimédia déclinent chacune leur propos sur ce qui peut apparaître comme entité corporelle, mais se définissant ici dans le basculement et le renversement du concept d’image du corps. Egalement revendiquée, une nouvelle formulation de la notion d’organisme et surtout une mise à mal des codes de notre propre perception d’un état de corps organique, entité vivante dotée d’éléments interdépendants, dans la conception la plus courante du concept de « corps ».

Comment faire naître du corporel à partir du numérique ? Qu’est-ce qui est d’essence organique dans une installation multimédia ? Comment situer la place du spectateur dans cet environnement ? Comment définir l’art biologique ? Est-il pensable de le faire ? Le corps, dans cette approche devient-il un avatar ou une œuvre d’art ? Comment situer la place et le rôle de l’artiste dans son dispositif ? Quel corps veut-on cons/détruire ?

Quelle(s) conception(s) d’un art usant du corporel, et pour quel(s) corps ?

Dans son « Anamorphose numérique », Miguel Almiron filme le spectateur qui déambule, renvoyant instantanément son image saisie dans le vif du mouvement, « issue d’un passé proche » comme l’indique l’artiste, sur un mur constitué d’une trentaine de minuscules écrans sur lesquels l’image est projetée en mode quasi-stroboscopique, en un lent ralenti décomposant tranche par tranche le déroulement du mouvement en cours.

Une chorégraphie virtuelle dans la saisie d’un instant « t » du geste où l’entité corporelle semble en apesanteur, détachée de sa propre matière.

« Carbon » de Servovalve lie graphisme et procédé aléatoire de composition d’image en jouant sur la progressive perception visuelle d’un corps absent mais qui se devine à distance grâce à de multiples points et lignes apparaissant au cœur d’un écran. Le dispositif sonore expérimental qui accompagne l’œuvre multimédia donne le ton.

« Biowall » est une installation interactive de Daniel Mange, chercheur dans un laboratoire de Systèmes Logiques. Sur un panneau souple, une architecture visuelle colorée s’élabore par petites touches, sous les yeux du spectateur. Développant le sens tactile du spectateur invité à communiquer avec la paroi, le contact modifie l’affichage lumineux du panneau et de petites molécules de couleur vertes ou rouges apparaissent sous les doigts et courent le long de la surface. Un tissu électronique qui palpite comme une peau. Le fonctionnement circulatoire et cellulaire corporel est repris dans cette installation, étape vers l’élaboration de tissus intelligents.

« Genesis » du brésilien Eduardo Kac est une installation interactive dans laquelle sommeille le mythe de la Genèse car l’artiste lie dans cette expérimentation les technologies de l’information, de la religion, de la biologie. Le scénario de l’artiste est le suivant : un gène d’artiste est inventé à partir d’un verset de la Genèse traduit en Morse puis converti en paire de bases ADN. Le processus de l’œuvre consiste à intégrer ce gène artistique à une bactérie (fictive) qui se développera en fonction de l’intervention du spectateur ou de l’internaute. Une boîte de culture surmontée d’une caméra, qui reproduit son contenu sur écran, contient ces bactéries. Public et internautes suivent ainsi l’évolution de l’œuvre. Sur un mur de la salle : la phrase tirée de la Genèse ; sur l’autre le gène transcrit en code Morse. Pour interférer sur l’œuvre, il faut agir sur la lumière car la bactérie réagit aux UV en s’illuminant en cyan ou jaune. Le choc énergétique de la lumière sur la bactérie rompt la séquence d’ADN, augmentant le taux de mutation.

« Electrum corpus », installation photo-vidéo de Christophe LUXEREAU, imagine un nouveau canon esthétique où la plasticité de la photographie de mode est le support aux métamorphoses radicales imposées à un corps effigie. En observant attentivement l’exposition de photographies de ce mannequin blond à la silhouette filiforme, le spectateur s’aperçoit que d’étranges ornements la parent, ainsi que des incrustations sous la peau à même les chairs.

Des bijoux prothèses où les initiales d’un célèbre couturier sont incorporées, ad vitam eternam. La prothèse devient ornement de luxe. Le corps se démultiplie et n’est plus une globalité, un tout mais des parcelles qui le (dé)composent au fil du temps. Ainsi s’annule la dénomination organique de l’expression « corps », détachant l’être de l’organe, assimilant l’ensemble à une structure organisée. Une question : le mannequin photographié existe-t-il ou bien est-il vituel ?

Egalement présentées d’autres installation interactives : « Tu penses donc je te suis » de MAGALI DESBAZEILLE et SIGFRIED CANTO, « Life spacies II » de CHRISTA SOMMERER et LAURENT MIGNONNEAU et « Quorum sensign » de CHU YIN CHEN.

Virtuel, absent, perçu, décorporé ou étrange, c’est bien l’idée d’un corps sans organes (voire d’organes au-delà du corps) déstructuré en unités fragmentaires génératrices d’une nouvelle instance corporelle qui est repensée ici. Les machineries virtuelles conçues et animées grâce à l’ordinateur offrent une nouvelle manière de penser l’idée d’un corps, dans une remise en question de sa présence au monde, ouvrant la voie à une réflexion sur l’éternelle présence terrestre. Une autopsie de la pensée.

HORS LES MURS :

- « Projection privées », exposition de photographies de Patrick AUFAUVRE et Arnaud BAUMAN
Les Grandes Marches, 6 Place de la Bastille, Paris 12e.
- « Ad Vitam », installation photographique de Christophe LUXEREAU ; Galerie Mabel Semmler, 10/12 rue des Coutures St Gervais, Paris 3e (jusqu’au 22 octobre).
Pascale Orellana

FESTIVAL ART-OUTSIDERS
18 Septembre/ 20 octobre 2002
« Du bio-art à la vie artificielle »
Maison Européenne de la photographie,
5/7 rue de Fourcy, 75004 PARIS
M° St Paul
Sur le Net : Festival ART-OUTSIDERS

Visuel 1 : "Electrum Corpus"
Installation de Christophe Luxereau.
Visuel 2 : "Tu penses donc je te suis"
Installation interactive de Magali Desbazeille et
Siegfried Canto - écrivain invité, Christine beigel -
Visuel 3 : "Life spacies II"
Installation interactive de Christina Sommerer et
Laurent Mignonneau.
Visuel 4 : "Anamorphose numérique"
Installation interactive de Miguel Almiron.