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L’art fait sa résistance au FRAC Nord-Pas de Calais

C’est avec un sentiment particulier que les visiteurs découvriront les deux premières – et dernières - expositions montées par Dominique Boudou, nouvellement nommée directrice du Frac- Nord Pas-de Calais. « Resis-tances, hommage à Rémy Zaugg », au Frac à Dunkerque, et « Ecarts & Traces », à l’Espace Le Carré à Lille, devaient servir de coups d’envoi à une nouvelle orientation dans la vie du Frac.
Au lendemain du vernissage lillois, Dominique Boudou s’est éteinte brutalement à l’âge de 50 ans. Ceux pour qui son nom ne disait rien, se souviendront sans doute de l’extraordinaire exposition Giacometti au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris en 1991, et dont elle fut commissaire, avec Rémy Zaugg, ou de l’Espace de l’Art Concret à Mouans-Sartoux qu’elle dirigea et contribua à développer de 2001 à 2005.

« Resis-tances », « Ecarts & Traces » : deux expositions préfigurant et amorçant la réflexion que Dominique Boudou devait mener sur le projet de relocalisation du Frac Nord-Pas de Calais, en vue duquel elle avait vraisemblablement été choisie. Projet de très grande envergure, le déménagement du Frac sur le site de l’AP2 (Atelier Portuaire 2 : un immense bâtiment que les dunkerquois ont surnommé « La Cathédrale »- c’est dire l’énormité du bâtiment !-) s’accompagnera d’un programme (le programme « Neptune » !) de réhabilitation architectural de toute cette partie du port, faisant le lien entre la ville, le port, et le LAAC (Lieu d’Art et d’Action Contemporaine ré-ouvert avec succès l’année dernière).





Ironie du sort, « Résis-tances » se présentait comme un hommage de Dominique Boudou à l’artiste, commissaire et critique que fut Rémy Zaugg, disparu cet été, et qu’elle avait fort bien connu.
Conçue comme un dialogue entre Rémy Zaugg et onze œuvres issues des collections, l’exposition présente peintures, photographies et vidéos interrogeant le « lieu » de l’œuvre, ce « lieu qui dit l’œuvre », comme l’écrivait Rémy Zaugg. Pourquoi « Résis-tances » (on se passerait bien de la césure, mais…) ? Peut-être parce qu’à la visite de cette exposition, on serait tenté d’avancer que ce qui est montré ici est en fait la manière dont l’œuvre « résiste » au lieu, ou autrement dit comment elle force le lieu à sa présence.
Emblématiques, les sept tableaux de la série « Ici non », créés en 1995 par Rémy Zaugg et disséminés sur les cimaises comme autant de ponctuations légères (deux mots presque blanc sur blanc) et fortes : « Ici non » !
Ailleurs, donc, une imposante toile de Gerhard Richter, datant des années 80, parait presque trop « classique » pour l’esprit du lieu, dans son intention d’interroger la raison d’être de la peinture et le bien-fondé de l’abstraction. Elle survit pourtant à l’impitoyable face à face avec la vidéo de Paul MacCarthy, bien nommée « Painter ». Fidèle à lui-même, MacCarthy, sorte de Bozo le Clown - performer théâtralise, parodie, provoque, ironise, telle une torpille socratique, l’archétype de l’artiste au prise avec sa toile, son pinceau, son inspiration…et son ego. Suant, éructant, obscène, MacCarthy semble dire aussi, autre résistance au lieu institutionnel : voyez de quel limon viennent les œuvres que vous installez dans vos musées bien proprets !
Dans la salle principale, des toiles refusent de se tenir sagement aux murs et la peinture refuse d’aller sur la toile. Pour le très rock’n roll Steve Parrino, artiste new-yorkais brutalement disparu l’année dernière, la toile est triturée, manipulée, chiffonnée, la peinture monochrome laisse en voir la nature brute. Distendue et approximative, la toile se rebelle contre l’ordre établi. Le drap sur grillage de l’artiste allemande Gloria Friedmann procède de la même résistance à l’attendu du lieu. Par le traitement de son matériau d’abord : à la place de la toile voici un drap mollement accroché, formant des plis évoquant des sommets neigeux. Et justement, nul besoin de peinture sur cette toile amollie : de sa blancheur originelle surgit un paysage pittoresque, un archétype de vue alpine, d’où le titre de l’œuvre : « Neiges éternelles de la Jünfrau ». Double mise à distance : une réelle peinture des neiges éternelles de cette montagne emblématique du romantisme allemand se serait très certainement vu interdire les murs d’un tel lieu, même sous prétexte de pop-art !
Et encore : une « Fallen Painting », autrement dit, peinture tombée au sol, de l’artiste américaine Polly Apfelbaum, étale ses ramifications sous nos pieds. La peinture se solidifie et se fait sculpture sous l’action de Bertrand Lavier, ou se trouve avantageusement remplacée par des traînées de caviar pour Georg Herold (manière de fustiger l’économie du marché de l’art ?).
Intéressant aussi, pour des raisons peut-être plus biographiques, un ensemble assez ancien d’œuvres d’Annette Messager permettra à l’amateur de mesurer la genèse de l’œuvre de cette artiste aujourd’hui internationalement reconnue.

« Résis-tances », une exposition que l’on pourra voir à Dunkerque, jusqu’au 11 mars, en accompagnement d’une visite au très seventies LAAC, ou bientôt, ailleurs, dans la région Nord-Pas de Calais.

Ecarts & Traces, une autre histoire de lieu à l’Espace Le Carré.
Comme nous en avions parlé dans un précédent article (voir « A Lille, une nouvelle dynamique pour l’art contemporain »), l’Espace Le Carré, au cœur du Vieux-Lille, convie désormais des structures d’expression artistique contemporaine à l’habiter le temps d’une exposition. Premier invité du lieu, le Frac Nord-Pas de Calais propose, dans « Ecarts & Traces », de découvrir ou de redécouvrir des acquisitions peu connues de la collection, autour de la question du rapport, toujours dialectique, de l’œuvre à l’espace et de l’espace de l’œuvre.

On y trouvera donc un petit nombre d’œuvres, morceaux choisis d’une partition dont on n’aura pas saisi la totalité de sens. Réflexion sur le plan architectural, de l’horizontalité à la verticalité, pour le « Fossile »( 1983) de l’artiste conceptuel néerlandais Marinus Boezem ou « Ronds sur le sol »(1999) de Joëlle Turlinckx, installation de 27 cercles de matériaux et de dimensions différentes, censée induire une réflexion poétique sur la « présence » et l’espace de l’œuvre d’art…La cohérence du choix curatorial ne se manifeste pas toujours aussi clairement. Que penser, en effet, du « Ohne Titel » (« sans titre ») de Heimo Zobernig ?< En dehors de l’aspect « Arte Povera », qui semble le réel dénominateur commun des oeuvres présentées ici, l’œuvre manque, spatialement, de la distance nécessaire pour ne pas évoquer un carton pâte digne des meilleurs films d’Ed Wood…. Questionnant aussi, la présence d’une œuvre, en soi puissamment sensible, de Fariba Hajamadi, photographe iranienne vivant à New-York et formée, entre autres, par John Baldessari. « A Heap of Broken Words », photo-émulsion sur panneau de frêne, évoque avec étrangeté et mélancolie un monde perdu ou enfoui dans les plis d’une mémoire hantée.

Alors, il faut bien avouer que l’intérêt de cette exposition, outre l’intéressant « buzz » qu’elle crée dans le quartier, se portera plus volontiers sur les deux œuvres hors collection présentées ici, et que la Directrice du Frac avait voulu mettre en regard des acquisitions.
Moins arides, ludiques et spatialement intéressantes, les œuvres de Jacques Vieille et Séverine Hubard inscrivent avec force leur présence architecturale.
L’installation « Reverso » de Jacques Vieille, traversant l’espace d’exposition de part en part, offre une intéressante expérience esthétique et physique. Les lamelles de stores imprimées d’un détail de dessin architectural de Piranèse grossi à l’échelle jusqu’à en devenir motif, dans lesquelles on se love, se perd ou passe font penser à un « pénétrable » de Soto.
Pour finir -ou faudrait-il plutôt commencer par cela ?-, mention spéciale à Séverine Hubard, jeune artiste issue des Beaux-Arts de Dunkerque et de Nantes, au talent réellement prometteur. Son « Ecrasement secondaire », installation in-progress commencée en 2005, vaut tout autant pour sa dimension polymorphe que pour son inventivité. Ici, de bricolage en bricolage, l’artiste construit un proliférant labyrinthe au détour duquel l’écriture, la vidéo ou la photographie dessinent une cartographie vécue inattendue, se jouant des échelles et des espaces.

« Ecarts & Traces », est aussi la première d’une série d’expositions itinérantes hors-les-murs dans lesquelles le Frac montrera ses collections. En effet, l’actuel lieu, ancien hôpital flamand réhabilité, ne recevra désormais plus d’expositions, en vue du redéploiement de ses réserves, problème récurrent rencontré par de nombreux Frac en France.
« Ecarts & Traces » et « Résis-tances » seront itinérantes dans la région Nord-Pas de Calais tout au long de l’année. D’autres manifestations de diffusion régionales et eurorégionales des œuvres du Frac sont prévues : au LAAC et au Kursaal de Dunkerque, à Lille3000, au Fresnoy à Tourcoing, au Grand-Hornu, à Charleroi, Gand ou Bruxelles, mais aussi dans les Ecoles d’Art de la région.
C’est donc ailleurs, et autrement, qu’il nous faudra suivre l’histoire du Frac Nord-Pas de Calais et de ses œuvres.

Marie Deparis



« Résis-tances, hommage à Rémy Zaugg »
FRAC Nord-Pas de Calais

930 avenue de Rosendaël
59240 Dunkerque
ouvert du mardi au samedi de 14h à 18h
Entrée libre
Au FRAC jusqu’au 11 mars 2006 puis itinérance (en cours).
Sur le Net

« Ecarts & Traces »
Espace Le Carré

Angle de la rue des Archives et de la rue de la Halle
59000 LILLE
Du mercredi au vendredi de 14h à 19h.