Retour
SERGE FAUCHEREAU, entretien
Serge Fauchereau est un historien d’art et commissaire d’exposition. Il est auteur de nombreuses monographies dont Malévitch, Léger, Braque, Mondrian, etc. d’essais sur l’art et la littérature.
Il a réalisé le commissariat d’expositions internationales au Centre Pompidou à Paris de : Paris-New York, Paris-Moscou, Paris-Berlin et dans d’autres institutions internationales.
Il est le commissaire de l’exposition Mexique-Europe au Musée d’Art moderne à Villeneuve d’Ascq qui se clôturera le 30 janvier 2005 et de l’exposition Bruno Schulz au Musée d’Art et d’histoire du Judaïsme à Paris


Quand on regarde votre parcours de commissariat, on peut en déduire que vous êtes devenu le spécialiste de ces thématiques. A quand un Paris-Londres ?

En effet, cela fait longtemps que j’aimerais faire un Paris-Londres ou un Paris-Madrid. Quand on regarde l’histoire du 19ème siècle, du 20ème siècle à ses débuts, tout s’est fait en direction de Paris ou à partir de Paris. C’était un passage obligé. Dans le contemporain, dans le présent c’est différent, c’est beaucoup plus éclaté.
J’ai toujours été intéressé par l’étranger. Le regard d’un étranger sur une culture est très riche d’enseignement. C’est très intéressant de voir comment un Anglais, un Mexicain, un Argentin regardent Paris et vice versa.
Il m’est quelque fois arrivé de faire, pour d’autres pays, des rétrospectives de leurs artistes. Ce qui les intéressait justement, c’est mon regard. Je ne regarde pas un artiste espagnol comme un Espagnol. C’est une culture que j’aime, que j’admire mais que je n’ai pas "dans la peau". Mon regard est différent, la façon d’accrocher les peintures, si ce sont des peintres, est différente. Mon choix à l’intérieur de ses œuvres est différent. Cela permet d’élargir le regard et la compréhension d’une œuvre.

Avec ces expositions le rôle de l’historien d’art prend-il tout son sens ?

C’est à la fois opposé et complémentaire. Opposé parce que l’historien d’art est un homme calme qui réfléchit, qui compare. C’est à la fois un travail dans les musées pour regarder les oeuvres, les objets et un long moment de réflexion. Tandis que le commissaire d’exposition est plutôt un homme d’action. Il faut aller là, ici, penser comment agencer son exposition. Se dire, dans cet endroit où je vais exposer, là j’ai un très grand espace, ce n’est pas facile à loger, qu’est ce que je vais mettre là ou au contraire, j’ai des espaces petits assez bas de plafond, qu’est ce que je vais y présenter ?
Par exemple, le travail que j’ai fait à la Tate Modern de Londres où j’ai réalisé l’exposition inaugurale : Vous entrez dans ce lieu et il y a là un immense hall de vingt mètres de haut, on pense alors : " Qu’est ce que je vais faire si je mets une peinture là-dedans, une grande toile de Kandisky, cela va avoir l’air d’un mégot, ou au contraire si je mets cette même peinture de Kandisky à Villeneuve d’Ascq, par exemple, ce sera complètement différent". Je choisis mes œuvres en fonction du lieu. Après il s’agit d’obtenir le prêt de ces œuvres si on ne les a pas sur place. Il faut rencontrer les musées, les collectionneurs privés, les galeries, leur expliquer votre projet et faire qu’ils acceptent de vous prêter.


Mais n’y a-t-il pas entre l’historien et le commissaire des compromis à
trouver ?


Il faut faire que tous les deux s’entendent. S’il y a des manques, par exemple, l’historien de l’art est là pour protester. Il exerce toujours son contrôle scientifique. Il y a ensemble un homme de bon sens et un fou.
Les deux doivent s’entendre. Il faut absolument cette complémentarité. S’il y n’a que l’historien d’art qui est là, calme, qui aligne juste les œuvres, on obtient quelque chose d’aussi triste qu’une exposition de bibliothèque nationale. Si vous n’avez pas de passion comment espérez-vous la transmettre au public ? Il faut une forme de folie, un enthousiasme excessif, il faut que je déclenche ça chez mon visiteur. Alors que l’attitude d’un historien est à l’opposé.

Mais pour vous qui représentez ces deux fonctions, qui parle en premier, l’historien ou le commissaire ?

Hélas, c’est toujours le commissaire qui parle le premier, le fou qui a raison sur l’autre. Je dis hélas, oui et non, parce que c’est comme ça. Il y a toujours un déclenchement de passion. Vous entrez dans une salle d’un musée que vous ne connaissez pas, puis tout à coup, vous apercevez un assemblage de formes, de couleurs, vous ne savez pas ce que c’est. Vous vous approchez , qu’allez vous découvrir ? C’est selon : un très beau Cranach du 16ème siècle, une belle peinture abstraite de Kupka… Mais votre œil, votre passion sont mis en route.