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Chohreh Feyzdjou : dans son ventre…

Le CAPC de Bordeaux déballe, déficelle et dépaquette une œuvre aussi prolixe qu’énigmatique, celle de Chohreh Feyzdjou dans une exposition monographique « tout art est en exil » visible jusqu’au 2 septembre 2007. Anne Cadenet, la commissaire, lève le voile sur une artiste jusqu’au-boutiste : femme, iranienne, juive, mystérieuse, charnelle…et dans l’urgence.




2002, le FNAC acquiert la totalité du fonds d’atelier de Chohreh Feyzdjou, en sommeil depuis près de six ans dans un hangar familial. Le CAPC, dirigé à l’époque par Maurice Fréchuret, propose alors d’en être son tuteur.
2003, des dizaines de cartons, de boites, de rouleaux à dessins, des dizaines de caisses, de cageots, de flacons, de sculptures, arrivent en vrac, par camion, dans les mains d’Anne Cadenet, historienne de l’art et employée au musée. Décontenancée par la profusion et l’accumulation de tant d’objets, elle retrousse ses manches, enfile ses gants d’archéologue et s’engage pendant trois ans sur les traces de Chohreh Feyzdjou. Elle découvre une œuvre secrète, mystique et terriblement émotionnelle.
Voici son histoire, dix ans après sa mort.

La magie noire de Chohreh Feyzdjou

Charbon, cendre et poussière sont les premiers mots qui viennent en tête lorsqu’on découvre au cœur de l’exposition, la « boutique » de Chohreh Feyzdjou et ses fameux « products », qui ont fait sa renommée. Dessins noircis, bocaux poussiéreux, sachets, châssis, rouleaux de papiers peints, objets obscurs s’entassent pêle-mêle dans un heureux désordre. Un grand bazar en quelque sorte. Leur lien atavique réside dans la couleur : noire. Dès 1988, Chohreh Feyzdjou noircit en série toutes ses productions antérieures au brou de noix ou à la poudre de carbone. Tous ces objets sont unis les uns aux autres par ce rituel de momification ou d’enrobage, en résonance avec cette totalité conceptuelle que représente son œuvre globale.
Et c’est avec la curiosité et la déférence d’un visiteur de tombeaux, que l’on avance, prudent, dans l’antre d’une histoire où le temps a été déchiré, lacéré par le pigment noir.
Entre tradition du caché et du voilé, sa fonction est peut être celle du masque, masque qui assure l’incognito, la protection et la mise à distance. L’absence de réciprocité n’empêche-t-elle pas la vulnérabilité laissée aux choses découvertes ?



« La boutique » est donc un trésor cagoulé, un curieux cabinet de stockage, un univers de choses indéfinissables qui saturent l’espace et le rendent presque suffocant. « Son travail était l’objet d’un investissement psychique et matériel très fort ; c’était un poids qu’il lui fallait gérer » insiste Catherine David, conservatrice et commissaire d’expositions.
Un poids… Dans les pots, les cagettes, dans les rouleaux et les bocaux, de drôles d’artefacts sécrètent la sueur, la transpiration, l’effort d’un corps et de son intérieur. Métaphore d’un fouillis intestinal, des petites boules noires de cire semblent être l’expression, à la fois d’une mauvaise matière digérée et d’un corps inviolé, insoumis.
Sa boutique est farcie de cette matière fécale métastasée qui dessine son propre espace de surgissement, encombrant et dérangeant.



Sur un fil….avec elle


En écho, des sculptures de chiffons, datant probablement des années passées à l’Ecole des beaux-arts de Paris (1975-1980), ont été exhumées de son fonds d’atelier. Proches d’Eva Hesse ou de Louise Bourgeois, ses travaux sur l’organique, les viscères, la viande et la boucherie, ressemblent à des poupées molles et écorchées, garnies de tissus bariolés. Décontractées, dégingandées, elles gisent au sol dans des postures improbables de corps torturés. Chohreh Feyzdjou utilise du fil à rôti pour construire ses marionnettes aux formes mi-humaines, mi-animales. Les coutures retiennent à peine la chair qui semble vouloir s’échapper dans « Un après midi de Rembrandt », œuvre-hommage au peintre.
Le fil et la couture sont pour elle, une constante, la persévérance d’une bouche en apnée qui contient sa souffrance.
Dans ses dessins retrouvés non noircis, peut être parce qu’elle n’en a pas eu le temps, peut être par choix intime, le trait est un fil continu, un lacet ininterrompu. Des croquis de caricatures politiques réalisées en Iran, aux dessins de cirque, Chohreh Feyzdjou utilise le trait comme on utilise une corde dans un jeu dangereux. Acrobates et pendus s’amusent à se voler la vedette dans un spectacle à la fois joyeux et dramatique.



Tout est là, dans le mélange.
Entre l’orient et l’occident, entre Téhéran et Paris, Chohreh Feyzdjou s’est construit un îlot identitaire avec une œuvre riche, chargée et sans frontière puisqu’elle touche d’abord et avant tout à une aventure humaine, faite de carne et d’âme.
« Je continue à être iranienne et juive, que je vive ici ou là. Mais j’ai aussi toujours continué à penser que mon travail appartenait à l’univers de l’imaginaire et utopique de l’Homme né au Monde… ». (Paris, le 8 janvier 1995)

Anne Cadenet ouvre avec « tout art est en exil » la boîte de Pandore de Chohreh et scénographie l’intérieur d’un ventre, avec ses démangeaisons, son désordre et ses trésors. L’œuvre de Feyzdjou se mérite, intimide et trouble par le mutisme qu’elle conserve jalousement sur ce qu’elle cache.



Julie Estève

Chohreh Feyzdjou
Tout art est en exil
Exposition d'oeuvres issues du FNAC, au CAPC (Second étage, galerie Ferrère)
Du 9 février au 2 septembre 2007
Du mardi au dimanche
De 11h à 18h, le mercredi de 11h à 20h

CAPC
Musée d'art contemporain
Entrepôt Lainé, 7 rue Ferrère
33000 Bordeaux
05 56 00 81 50
capc@mairie-bordeaux.fr
Le CAPC sur le site de la ville de Bordeaux