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BARRIO assiège le Palais de Tokyo
« REFLEXION…(S)… »
L’essence en éveil

Vous pénétrez dans une pièce sombre, vous êtes envahis par les odeurs, par la sueur d’une tonne de café moulu répandue sur le sol. Vos sens en éveil, vous commencez une marche déstabilisante à l’intérieur d’une chambre close aux parois griffonnées, grattées, scarifiées. .
Artur Barrio lance et balance les corps visiteurs au cœur d’une expérience sensorielle et psychologique avec son installation réalisée in situ : Réflexion…(s)…
Où êtes vous ? Peut-être dans une cage, dans le cachot d’une prison hypothétique, dans une cellule investie par la mémoire d’un homme et par l’épreuve de sa claustration. Sous vos pieds, le café ocre-noir devient humus, terreau, terre battue. Vous respirez l’odeur d’une humeur, vous ressentez les écritures, les inscriptions jetées aux murs, en pâture comme un langage tatoué indécodable, désordonné. Un maillet est planté dans une des cloisons, enraciné comme le symbole d’une tentative d’évasion avortée. A côté, des trous, la rage d’une cachette, d’un refuge désespéré et des traces de peinture grise qui bavent, qui dégoulinent. Ça sent la souillure et le sang. Du pain, une dizaine de miches s’entasse, s’amasse dans un coin qui ressemble à une planque, une réserve, un garde-manger pour cette « nourriture du pauvre ». Aux murs, des croix marquent le défilé des jours, le temps, l’attente alourdie par une oppression omnisciente, par un état de sujétion angoissant, comme une pensée chaotique des derniers moments d’un condamné… .

Réflexion faite…ça ressemble aussi à un squat investit par la misère, l’attente, le temps, le cri, le chaos et l’explosion du cogito. Ecorcher les murs pour faire éclater la violence d’une détresse animale et schizophrénique. Vous êtes à l’intérieur de quelque chose ou de quelqu’un.
La matière, le matériel utilisés (le pain, le café, la laque des Indes) par Barrio sont ceux du reste, du pauvre, du précaire, de l’éphémère, du bon marché, du quotidien, de l’intrinsèquement périssable en attente d’une dégradation, d’une avarie inexorable. On part d’un reste pour aller vers tout le reste. Il fait de son antre, l’antichambre d’une expérience sur la latence d’une ruine pourtant certaine, d’un désordre en transit, d’une poésie noire sur l’énergie du chaos. Il joue avec la polymorphie des objets et des choses pour impliquer le corps du spectateur dans ses compositions rythmiques spatiales, dans ses situations-citations. Réflexion…(s)…Le corps est le siège des émotions, le cœur de l’expérience. La violence est un symptôme intime semble nous dire Barrio qui fait de sa performance le lien entre art, corps et revendication. Réflexion…(s)…est un choc, un miroir anti-conformiste et pro-expérimental perturbant. Son œuvre enferme une part de trouble, de mystère et d’étrangeté familière (unheimlich) due à l’utilisation et à la transformation des matériaux de la vie quotidienne. Un effet d’unheimlich où pendent des filaments de vie. Aujourd’hui, cet étrange-familier se reporte à la question : c’est une œuvre ou pas ? C’est de l’art ou non ?
Barrio s’acharne à déstabiliser et à déréglementer la nature de l’art, sa fonction, sa forme et ses médiums. Sa proposition d’un changement radical de la relation du public à l’art nie toute possibilité d’une contemplation esthétique et introduit le choc comme facteur fondamental de perception.
Réflexion…(s)… fait doublon : écho sensoriel et réflexion mentale. La réflexion inversant ses propriétés, le reflet n’offrant plus la délectation de soi mais vous jetant dans les affres d’une poésie de l’explosion et du chaotique.
« Comme magie, je prends mon souffle épais, et par le moyen de mon nez, de ma bouche, de mes mains, de mes pieds, je le projette contre tout ce qui peut
me gêner. »
A. Artaud.


Julie Estève.

Artur Barrio, « Réflexion…(s)… »
Palais de Tokyo

2 décembre 2005 – 8 janvier 2006
Sur le net

Artur Barrio est un artiste brésilien d’origine portugaise. Né en 1945 à Porto, il immigre au Brésil dès son enfance. Actuellement, il vit et travaille à Rio de Janeiro.
Artur Barrio développe, depuis les années 60, une pratique artistique expérimentale en étroite association avec le mouvement Néo-Concret, mené par des artistes comme Lygia Clark, Helio Oiticica…Mais il reste néanmoins inclassable. N’appartenant à aucune école, son inscription singulière dans le paysage artistique s’est faite en marge des courants dominants. Son travail ne semble servir depuis toujours que son exigence de liberté.
Acteur important de la scène artistique brésilienne, il a participé à de nombreux événements de portée internationale, incluant la Biennale de Sao Paulo (1998), la Biennale de Kwangju (Corée du Sud, 2000) et la dernière Documenta de Kassel (Documenta XI, 2002).