Retour
'175-25 ', l’art belge au cœur de la fête
Naissance de la Belgique

L’Histoire raconte que la Belgique est née sur un air d’opéra , lorsqu’en 1830, le Théâtre de la Monnaie de Bruxelles joue la première de " La muette de Portici " - drame regorgeant de symboles d’oppression et d’agitation - qui évoque l’insurrection de Naples contre Philippe IV d’Espagne en 1647. Lorsque ténor et baryton entonnent leur duo : Mieux vaut mourir que rester misérable/Pour un esclave est-il quelque danger…/Tombe le joug maudit qui nous accable/Et sous nos coups périsse l’étranger/Amour sacré de la patrie/Rends-nous l’audace et la fierté/A mon pays je dois la vie/Il me devra sa liberté… la salle reprend en chœur ces paroles exaltantes. Dans les rues la foule se déchaîne et les jours qui suivent, les insurgés belges chassent les troupes hollandaises et proclament l’indépendance du pays.
Coïncidence des dates, cet anniversaire est double, puisqu’on fête aussi, et cette association que certains qualifient de " surréaliste " ne manque pas de faire sourire – ou grincer - plus d’un belge, les 25 ans de fédéralisme. Ainsi Flandre et Wallonie organisent ensemble une année de fêtes, de manifestations culturelles en tout genre, visant, on s’en doute, à guérir la Belgique du complexe de " petit pays " qu’elle traîne, à développer sa visibilité sur le plan international mais aussi, et surtout, à renforcer les liens entres communautés.
Les amateurs d’art auront beaucoup à faire car le patrimoine artistique de la Belgique est immense. Des primitifs flamands à Jan Fabre, de Magritte à Ensor, de Rops à Charlier...l’art belge sera exposé dans toute sa complexité, sa densité, ses contrastes et ses contradictions entre sens aigü de la dérision, spiritualité et amour de la matérialité et de l’irrévérence.
Difficile de faire une liste exhaustive de tout ce qui sera à voir en Belgique cette année, difficile aussi d’en faire une sélection. Voici pourtant :

" La Belgique visionnaire "

Point d’orgue très certainement de ce " 175-25 " culturel, la dernière exposition menée de main de maître par Harald Szeemann : " La Belgique visionnaire – C’est arrivé près de chez nous ". Personne n’en aurait parlé mieux que lui : " Si je dis " visionnaire ", c’est qu’il ne s’agit pas d’une simple exposition d’art. Même si l’art visuel est le fil rouge de l’exposition, le but est de capter, par des voies synthétiques ou dialectiques, le génie d’un pays aux frontières données, en l’occurrence la Belgique. L’exercice est périlleux, mais c’est ce que j’aime : par le médium d’une exposition à entrées multiples, mais toujours sur le mode poétique, j’essaie de donner forme à la spiritualité d’une région, d’un pays et de ses habitants. D’en dégager l’indicible ou l’invisible, grâce à l’art, à la littérature, au cinéma, aux inventions, à la science, aux mœurs, aux traditions et aux anti-traditions, à la foi et aux révoltes, qu’elles soient dans ce cas wallonnes, flamandes ou bruxelloises. Bref, d’en faire un monde… " Riche de plus de 500 œuvres d’art réparties dans 26 salles, " La Belgique visionnaire " est une exposition passionnante et foisonnante, se faisant croiser toutes les formes de création comme autant de matériaux de recherche. Harald Szeemann porte ainsi un regard incisif sur l'identité belge, son histoire, sa culture, avec le même sens poétique.


D’abord un regret, ou plutôt deux : l’absence de Szeemann, bien sûr, et celle de l’extraordinaire " Entrée du Christ à Bruxelles " d’Ensor, qui aurait du faire l’ouverture de l’exposition. Mais le carrousel de Carsten Höller n’est pas moins suggestif. Comme pour toutes les expositions de Szeemann, " La Belgique visionnaire " est une mise en abîme d’exposition, création en elle-même indépendamment des œuvres, pour certaines décapantes, qu’elle présente. Un foisonnement voulu et étudié, qui fait fi de la " thématique ", de la chronologie, et ose tous les rapprochements, le " Musée du slip " de Jan Bucquoy face à des documents d’époque sur la réalité minière du pays, des vidéos de Guillaume Bijl à côté de photos d’Ensor à Ostende, Benoît Poelvoorde, devenu icône, et qui doit être bien étonné de se retrouver (déjà) au musée, raconte ce qui est " arrivé près de chez vous " dans la même salle que le plus célèbre des Magritte...Etonnant pour qui n’est pas belge et ignore l’importance de cet animal dans l’économie du pays, une salle entière dédiée au cochon, sous l’égide d’une interprétation du fameux " Pornokratès " de Félicien Rops par Jacques Charlier, "grossiste en humour belge". La truie de Johan Muyle, sorte de Veau d’or " made in Belgium " aurait, parait-il, indisposée la Reine lors de l’inauguration...et on la comprend. C’est là toute une vision d’une Belgique " pornographique ", au sens propre du terme, que révèle ici Szeemann, osant afficher une trivialité que nul belge ne saurait dissumuler trop longtemps. Qui d’autre qu’un belge, en l’occurrence Wim Delvoye, aurait eu l’idée, à la manière d’un Duchamp jusqu’au boutiste, d’inventer une machine à fabriquer de la merde (" Cloaca IV ") ? A tous les étages, on ose le détail qui dynamite : voir les " cabinets de curiosités " que sont la galerie de pipes magrittiennes, les " souvenirs du XXème siècle " de Bijl, les croix de Jean-Pol Godart, les " spermes de perroquet " de Jan Fabre, les vidéos de Jacques Lizène...Une exposition plus pataphysique que métaphysique, d’une incroyable richesse et vraiment hors norme, à l’image de l’œuvre babélienne de Robert Garçet dont une maquette et des photos sont exposées ici. Mais que l’amateur d’un art plus " classique " se rassure, l'exposition montre évidemment aussi les plus grands : James Ensor, René Magritte, Pierre Alechinsky, Paul Delvaux, Fernand Khnopff, Léon Spilliaert, Félicien Rops ou Panamarenko, personne n’a été oublié dans cette folie douce.


Belge et fier de l’être !
Autre exposition bruxelloise, plus grand public, moins polémique, " Made in Belgium ". Sur le thème revendiqué du " génie belge " et destinée au public international, voici la plus grande exposition sur la Belgique jamais organisée. Elle retrace l’histoire du pays sous tous ses aspects à travers douze thèmes (bande dessinée, sport, sciences, arts décoratifs, arts plastiques, folklore...) et 4 000 pièces, en provenance de 250 musées du monde. Un grand bazar dans lequel on rencontre les personnalités belges les plus illustres, de Tintin à Eddy Merckx, en passant par Jaques Brel, Arno, Horta, Magritte, Toots Thielemans, Amélie Nothomb, Olivier Strelli, Sœur Emmanuelle, Yolande Moreau ou Breughel . On verra même le suaire de Charlemagne, reconstitué dans son entièreté pour la première fois à partir des fragments provenant des musées de Cluny et d'Aix-la-Chapelle, la raquette avec laquelle Justine Henin a remporté les Jeux Olympiques d'Athènes, la tente qui a hébergé Alain Hubert lors de sa traversée de l'Antarctique ou encore le costume de Benoît Poelvoorde dans " Podium ", encore lui ! On a les héros qu’on peut... Un portrait vivant et positif des Belges par eux-mêmes au travers des créations, des exploits et des inventions qui ont contribué à son rayonnement...un tantinet nombriliste, peut-être...