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The Void au CAC de Brétigny: occupations du vide.

L'exposition The Void, présentée au centre d'art contemporain de Brétigny, nous inviterait-elle à explorer sous une énième forme conceptuelle, les potentialités du vide? Bien que le projet ait été mené par trois architectes, François Roche, Stéphanie Lavaux et Jean Navarro, regroupés sous le nom R&sie(n), il n'y a rien ou presque rien à découvrir en dehors des installations déjà existantes et d'un panneau d'affichage à l'extérieur du bâtiment. Entendons rien de construit. Car The Void,, opération plus expérimentale qu'installation durable, consiste en une proposition de réaménagement de l'espace vacant autour du centre d'art. Fondée sur une enquête auprès des habitants, cette proposition est sans garantie de réalisation.
Un projet représentatif d'une structure sensible à son environnement qui tente, de manière plus ou moins lisible, d'interroger ses limites et celles de l'art, dans un contexte urbain déroutant.


Entre projet citoyen et fantaisie utopiste
" Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en produire d'autres."
La citation choisie par les architectes est empruntée à l'auteur de science-fiction P.K.Dick. Elle a servi de point de départ à l'enquête publique lancée auprès des résidents de Brétigny, mais on la retrouve aussi sur l'immense panneau d'affichage planté sur l'esplanade du centre d'art, seule matérialisation visuelle du projet. Un slogan assez ouvert pour jouer sur le télescopage d'interprétations et qui repose sur une technique de recyclage bien connue. Cette injonction fait tout autant penser au militantisme poétique d'un Guy Debord, une incitation à changer la vie, qu'elle s'apparente à un slogan publicitaire ou à un appel d'offres. En ce sens, elle questionne la conscience politique du public.
C'est en effet sur une logique participative et consultative que s'est fondé le travail des architectes. Faut-il y voir une vraie-fausse proposition de réappropriation citoyenne du territoire ou une parodie de la démocratie (et de ses dérives démagogiques)? Le collectif R&sie(n) entretient le doute et la rumeur.
En mai 2005, une enquête a été diffusée auprès des habitants, employés, personnel des structures culturelles et divers visiteurs, concernant le devenir du vaste espace autour du centre d'art, en partie occupé par un parking.
Une synthèse de tous les vœux a été réalisée, faisant apparaître le souhait de maintenir le parking, de créer des aménagements paysagers, et de construire un parc de skate pour les lycéens.
Le projet de "bio-transformation" est ainsi né. Fidèle aux besoins pratiques des riverains et à leurs attentes spécifiques, la proposition de François Roche est en même temps emblématique d'une approche critique et anti-formelle de l'architecture, privilégiant des scénarios d'hybridation, une topographie aléatoire, mêlant des préoccupations technologiques et écologiques.
L'originalité du dessin d'aménagement pour les abords du centre d'art et du lycée professionnel tient dans le relief accidenté et ondulé du sol, dicté par un souci de développement durable. Surélevé, il adopte le profil naturel d'un vallon qui oppose des courbes douces à la géométrie existante du paysage bétonné. Ce décollement devrait permettre de récupérer les eaux de pluie et d'alimenter ainsi en eau la végétation débordant sur le bâtiment jusqu'à le recouvrir.

Le projet de " phyto-régénerescence du site" intègre dans ses objectifs l'hébergement de locaux associatifs et d'un skate parc pour les lycéens.
"Le Void, à Brétigny, c'est un lieu où se nouent simultanément plusieurs réalités(…)" affirme le collectif R§Sie." Au creux du Void, les représentants des collectivités territoriales et les citoyens sont face à face… une même incertitude, un même trouble… nul ne peut réellement anticiper ce qu'il peut réellement s'y passer."
Void, précisent les architectes, se réfère également au mot anglais ("void") qui désigne à la fois une pièce dans laquelle on festoyait à l'époque élisabéthaine, - un espace-temps durant lequel étaient abolies momentanément les distinctions sociales-, et le petit bonbon, une coque de sucre évidée, que l'on y dégustait. Une manière de concevoir le vide comme un espace intermédiaire, de décloisonnement, où les relations entre les êtres et les choses ne sont plus ni préméditées ni façonnées par un modèle idéologique mais en constante interaction. Une façon surtout d'introduire la fiction au cœur de la réalité urbaine. Et du même coup, de justifier l'invitation de l'architecture dans le champ des arts plastiques.


"L'implication d'un centre d'art hors de ses limites"
Cette expérience "hors limite" menée par François Roche, Stéphanie Lavaux et Jean Navarro, ( le projet ne sera réalisé que s'il trouve les financements disponibles) peut aussi agacer par son ambiguïté, finalement aux antipodes de la radicalité dont les projets de François Roche sont parfois taxés. Même si ce dernier défend l'idée intéressante que "l'innovation (en architecture)" est l'art" d'inventer des scénarios préalables aux formes."
La réflexion sur les rapports entre les formes architecturales ou artistiques et leur fonctionnalité sociale et relationnelle, trouve paradoxalement un écho plus abouti dans les œuvres d'autres artistes présentées ou acquises par le CAC. Malgré leurs formes minimales, peu engageantes, dans un paysage urbain aux allures presque de ghetto, celles-ci se tournent vers l'extérieur et interrogent la notion de seuil et de frontière aussi bien physique que symbolique.
L'Edutainer, pour commencer. Il s'agit d'une œuvre architecturale réalisée pour le parvis du centre d'art par l'Atelier Van Lieshout, adepte de machines à habiter et de structures économiques indépendantes. Contraction d'éducation et de container, deux termes a priori antinomiques, cette architecture emprunte à l'esthétique industrielle sa forme et ses matériaux mais privée de sa rationalité première, elle acquiert une autonomie toute nouvelle. D'autant plus que son usage demeure équivoque si l'on n'y pénètre pas.
Conçue pour accueillir des activités pédagogiques (relayées par la publication du journal ED édité à chaque fin d'exposition), cette cellule chaleureuse au revêtement de bois brut contraste avec l'aspect froid de son design extérieur, et constitue, selon la volonté de l'équipe, un signal d'appel fort en direction des publics. Elle favorise l'éclosion d'un échange à partir de propositions artistiques qui interrogent la transmission du savoir, et d'une manière générale, nos pratiques sociales et culturelles.

Les œuvres de Teresa Margolles, conçues pour la dernière exposition du CAC, sont remarquables à cet égard.
Cette artiste est l'auteur de la table (Mesa con Bencas) installée à l'extérieur sur laquelle viennent squatter les lycéens, ainsi que du revêtement en béton à l'intérieur du centre d'art. Ces éléments constitutifs d'un équipement urbain, construits dans un matériau solide et durable, sont bâtis sur les dépouilles de violence et de misère sociale. Depuis 1990 en effet, l'artiste mexicaine utilise et combine à d'autres matériaux des eaux récupérées dans des laboratoires médicaux légaux de son pays, issues du lavage de corps autopsiés. Fosse commune est le nom qu'elle a donné à la chape grise de béton coulée et qui s'étend sous nos pieds à toute la surface de l'espace d'exposition. L'eau des morts, qui provient de Culiacan, cœur du cartel des drogues, a ainsi traversé les frontières pour atterrir dans une toute autre sphère géopolitique et culturelle. Elle sert à la création d'objets qui assurent la commémoration fragmentaire d'histoires intimes, autant que leur dissolution dans un processus de transformation. Il ne s'agit non plus d'un vide qui projette de façon virtuelle un nouvel espace de vie commun, mais bien d'un espace de vie commun réel, édifié sur une absence.



Flore Poindron

The Void
Centre d'art contemporain de Brétigny
Espace Jules Verne, rue Henri Douard,
91220 Brétigny-sur-Orge, France
Tel 33 (0)1 60 85 20 76
Sur le web Cliquez-ici
Exposition du 2 octobre au 17 décembre 2005

L'exposition s'accompagne de la présentation d'un programme vidéo: "Between the Furniture and the Building ( Between a Rock and a Hard Place)" proposé par Pierre Bal-Blanc, au CAC Brétigny et au FR 66.

FR 66, magasin d'aménagement éditeur, Paris
25 rue du renard 75004 Paris
Tel 33 (0)1 44 54 35 36
Sur le web Cliquez-ici