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« Drapeaux gris » : œuvres non identifiées

Dans une société où tout est devenu signe, symbole et travestissement, dans une société où l’information tyrannise le chaland et dicte son sens aux images et aux idées, est-il encore possible de mettre en stand bye le pouvoir de l’interprétation immédiate, de trouver une issue de secours à l’ubiquité informationnelle, de rendre gris les drapeaux ?




Charlotte Laubard, la nouvelle directrice de 32 ans du CAPC de Bordeaux, accompagnée des deux commissaires d’exposition Paul Pfeiffer et Anthony Huberman, se pose la question et réadapte une manifestation importée du Sculpture Center de New York, sous les voûtes de son centre d’art. Arrivée depuis deux mois seulement, sa première exposition ne sera donc pas une production maison, faute de temps.

Le drapeau noir de la justice…

Le jour du vernissage, derrière les drapeaux gris, flottait le bruissement d’une actualité bourdonnante : la mise en examen, pour "diffusion de messages violents, pornographiques ou contraire à la dignité, accessibles à un mineur", de l'ancien directeur du CAPC, Henry-Claude Cousseau, et de Marie-Laure Bernadac et Stéphanie Moisdon, les deux commissaires de l'exposition, "Présumés innocents-L’art contemporain et l’enfance", présentée en 2000 au CAPC. Le débat sur l’atteinte à la liberté d’expression artistique et sur ses conséquences directes à savoir: la tentation d’une autocensure de la part des créateurs et des diffuseurs, est relancé. « L’art contemporain est là pour poser des questions, mettre en cause des évidences. C'est normal que ça gêne ceux qui ne veulent pas que la société évolue », affirme Charlotte Laubard.

L’étendard est levé…

Si le gris est l’union du noir et du blanc, la couleur d’une négation manichéenne, le glacis du flou, de « l’indistinction » et de la nuance, si le drapeau est le symbole même d’une visibilité, d’une adhésion identitaire, d’une appartenance à un groupe, alors « Drapeaux gris » serait l’enseigne, le blason d’un paradoxe, celui de l’affiliation et de l’inscription à la non-identification. « Drapeaux gris » est le titre d’une œuvre, d’un texte de Seth Price, traduit en français pour l’occasion. Récupéré comme un vrai/faux dispositif de communication, il a servi de dossier de presse pour les expositions au CAPC de Bordeaux et au Sculpture Center de NY. Pas de pistes, pas de sens, pas de thèmes, la fonction même du texte et de l’exposition qu’il annonce, est de résister à l’information et à son interprétation « trop » rapide.
« Devant des toiles de Picasso, certains disent encore que c'est illisible, Ne nous arrêtons pas là, il faut aller de l'avant. Les gens, au fond d'eux-mêmes, aiment la controverse », estime la jeune directrice.



Vous commencez à marcher…entre les œuvres et vous cherchez les cartels, le début d’une explication, une clé pour lire le « tableau gris », mais peine perdue ! Vous êtes seuls au milieu d’œuvres autonomes, quasi autoritaires. Deux médiateurs vous racontent des histoires subjectives qui mettent en lumière certaines de vos interrogations mais vous avez le droit de ne pas être d’accord…Vous restez méfiants…devant les « Pisse Flowers » d’Helen Chadwick qui inverse l’imagerie phallique. L’empreinte de l’urine féminine crée ici une protubérance solide alors que l’urine masculine devient béance dégoulinante, dans une composition florale métaphorique. Ces fleurs-champignons à la blancheur immaculée poussent comme autant de bras levés contre une phallocratie surannée ? Peut être pas….à vous d’en juger !

« L’exposition commence quand vous en sortez » (Paul Pfeiffer)

Vous regardez le reste, perplexes, perturbés, par l’harmonie du manque. Devant les œuvres et leur mise en scène, les points d’interrogations s’amoncellent. Ne pas comprendre, ce n’est peut être pas si grave, c’est peut être même le but de cette exposition : motoriser la curiosité pour ne pas s’engager sur le terrain de la réflexion immédiate.
« L'exposition commence quand vous en sortez. Une oeuvre d'art n'est pas une réussite si vous pouvez écrire un article dessus dès le lendemain. L'aspect le plus gratifiant de l'art contemporain aujourd'hui passe plus par l'idée d'être curieux que par l'idée de comprendre » constate Paul Pfeiffer. « Le but est de prendre conscience de la manière dont le processus d’information et d’identification opère, comment la mécanique travaille » rajoute Anthony Huberman.
Le « strike » de Claire Fontaine joue sur la fausse familiarité des pancartes publicitaires. Cette enseigne de néon ne fonctionne que devant la non-présence et impose une expérience éloignée de l’œuvre. Cette pièce assimile, dans ce qu’elle dit et ne dit pas, l’état d’esprit de cette exposition. Désobéissante, indisciplinée, presque misanthropique, « Drapeaux gris » tente de nous dire : je ne suis pas décorative, consumériste, commerciale et divertissante ; je suis frustrante mais libre parce que l’on ne peut pas me comprendre…du moins immédiatement.



Il existe pourtant une unité de lecture dans ce rassemblement d’œuvres internationales. Le déchiffrage se fait en souterrain : Comment une œuvre d’art fait-elle de la résistance face à l’omniscience informative et l’immédiateté interprétative ? Comment s’exprime son ambivalence ? Quelle est sa charge clandestine, cryptique et codée ?
« Drapeaux gris » préfère l’opacité à la transparence et demande au visiteur un effort : celui de se défaire d’un réflexe et d’une gymnastique intellectuelle trop bien huilée quand il est face à une œuvre.
Mais à vouloir brouiller intégralement les frontières, on traverse un désert et la force du propos se perd. « Drapeaux gris » n’accorde aucune jouissance passive, certes, mais le spectateur risque vite de préférer la démission à la curiosité.



Julie Estève.

Infos pratiques :
« Drapeaux gris » : Exposition du 20 décembre 2006 au 18 mars 2007
CAPC, Musée d’art contemporain de Bordeaux
7, rue Ferrère F-33000 Bordeaux
Tèl : 05 56 00 81 50
capc@mairie-bordeaux.fr
sur le net, voir le site de la maire de Bordeaux