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'Chassez le naturel...' au Château de Chambord ou l'art du simulacre.
Patrimoine et art contemporain
LES VISITEURS, importante manifestation dédiée "à la rencontre entre patrimoine et art contemporain", vient tout juste d'être inaugurée par le Ministère de la culture et de la communication. Parmi les vingt monuments nationaux sélectionnés pour accueillir des œuvres de la création actuelle, le château de Chambord apparaît comme un lieu mythique, mais aussi très lucratif. Il n'est donc pas étonnant que ce Palais emblématique de la Renaissance ait été choisi pour préfigurer une série d'expositions aux formats divers : œuvres réunies autour de thématiques liées à l'esprit des lieux, présentation de récentes acquisitions du FNAC, cartes blanches données à des artistes, etc. Il n'est pas moins surprenant, au vu de son histoire, que cette ancienne demeure royale, propriété de l'Etat depuis 1932, fasse l'objet de discours et de projets contrastés. Le domaine de Chambord est en effet aussi bien le théâtre de projections idéologiques que d'une certaine conception du tourisme et des loisirs subordonnée à la "société de spectacle".
Depuis 1971, le château abrite le musée de la chasse et de la Nature. Cette initiative du président Georges Pompidou qui désirait à l'époque faire du domaine public un haut lieu de l'art cynégétique s'est doublée du projet de repeupler le parc de Chambord et de décorer l'intérieur du château alors complètement vide.
Tous ces aspects confèrent à l'annonce d'une "rencontre" entre patrimoine et art contemporain -de surcroît très à la mode- une forte charge. Dans un tel contexte, on est bien loin, en effet, de la souplesse ou de la liberté de certains dispositifs d'exposition visant eux aussi à sortir l'art contemporain des institutions classiques pour susciter de nouvelles résonances.
Et comment ne pas se méfier des promesses de "rendez-vous où mémoire et présent de la création sont en communion"?

"Chassez le naturel…"
La problématique explicite de l'exposition "Chassez le naturel…" s'appuie sur un constat d'origine historique et environnemental. Prenant acte du progressif aménagement des bois avoisinant Chambord au fil du temps, alors que François 1er avait initialement souhaité que le contraste entre la complexité architecturale et la nature sauvage soit accentué, le projet vise en effet à instaurer de nouveaux rapports entre l'édifice et son environnement, à "réaffirmer le lien originel entre le château et la forêt qui l'entoure".
Cette tentative de faire pénétrer la nature à l'intérieur de l'architecture est plutôt originale. Si la domestication de la Nature par l'homme est un topos de la Renaissance qu'il est intéressant de revisiter, on a plus souvent coutume de voir, par l'intermédiaire de la commande publique, les artistes contemporains intervenir dans le paysage naturel "in situ".
L'installation sonore d'Erik Samakh, réalisée à partir d'enregistrements dans le parc de Chambord matérialise l'intrusion physique et sensorielle de la forêt dans l'espace dévolu jusqu'alors au pouvoir des images. Mark Dion réalise dans une des salles du château "Le Salon de la Chasse", au sein duquel il dispose une "aire de vision". Réalisée sur le modèle des observatoires du domaine de Chambord, ce mirador détourné est retapissé et décoré à l'intérieur. Il suggère autant un point de vue sur l'exposition qu'un regard critique sur le dispositif ordonnant le rituel de la chasse.
L'ambition de retrouver une complémentarité entre l'édifice et l'environnement sur un mode harmonieux ou d'affirmer a contrario la revanche de la forêt, son caractère sauvage sur les progrès de la civilisation, s'affiche néanmoins de manière un peu trop littérale dés l'entrée avec "Envoyé spécial" de Gloria Friedmann. Cerf bramant sur un amoncellement de journaux déchiquetés, cette installation écolo sensée exprimer une "mélancolie du présent" fonctionne plus ici comme une grossière antithèse, un slogan publicitaire très efficace pour assurer la promotion de l'exposition.

Résistance poétique des œuvres et croisements insolites
Pourtant, la découverte des œuvres disséminées dans les salles du château, parfois dissimulées dans certains de ses recoins, impose progressivement une sensation de mouvement, de vie, voire de fiction. Elle fait écho à la toute première vision du Palais surgissant dans une blancheur quasi irréelle et dont l'enchevêtrement des toitures semble figurer une ville.
Des éclosions de sens, un sentiment de vertige temporel, un flot désordonné d'interrogations métaphysiques précipitent sinon l'adhésion, le plaisir d'être là, dans ce lieu figé peuplé de fantômes et de bestioles empaillées soudain réanimé par la présence d'œuvres anachroniques. Celles-ci se distinguent plus ou moins formellement du contexte, créant toutes sortes de relations matérielles et immatérielles avec lui. Les photographies de sous-bois d'Eric Poitevin bouleversent la notion de cadre et de champ. Mise en perspective avec une succession de fenêtres donnant sur le parc du château, cette série de plans de broussailles entrelacées qu'aucun motif ne vient hiérarchiser, fonctionne comme une juxtaposition d'ouvertures abstraites sur le monde sauvage.
L'exposition privilégie une approche à la fois historiciste, philosophique et anthropologique des rapports entre l'homme et la nature à travers le prisme de l'art contemporain, devenu encore plus perméable qu'auparavant à d'autres champs de connaissance. Dans le même temps, elle traite du thème de la nature, de sa transformation dans l'imaginaire des artistes pour en restituer des visions très subjectives. "Le voyage des météorites" de Michel Blazy constitue par exemple une vision digne d'un univers science-fictionnel: des semences de graines sont suspendues au dessus d'une spirale en aluminium.
La pluralité des propositions artistiques peut ainsi être envisagée à partir d'un regard enrichi au fil des siècles. A partir d'une relation entre l'art et la nature sujette à des théories, des expériences, mais aussi des utopies et des croyances relatives selon les époques et les appartenances culturelles. L'installation à même le sol de Richard Long, protagoniste essentiel du land art,( mouvement né à la fin des années 60), découle précisément d'une association entre conscience écologique du territoire et redécouverte des cultures archaïques. Par sa sobriété abstraite, le cercle réalisé à l'aide d'ardoises taillées fusionne de manière admirable avec les volumes et les couleurs du château.
Notons que face à la diversité de ces propositions, les trois regroupements thématiques spécifiés par les commissaires -le "bois sacré", "la forêt interdite", "l'utopie de la nature"- représentent des repères essentiels pour les visiteurs.

Figure de l'anamorphose
Diane, déesse de la lune et de la chasse est omniprésente dans l'exposition à travers les allusions de certains artistes à la version ovidienne du mythe dans les Métamorphoses. Au cours d'une chasse, Actéon découvre la déesse se baignant, dévêtue. Possédé par le désir sexuel autant que par celui de la conquête, Actéon se voit transformé en cerf par la jeune femme qui souhaite le voir aussitôt dévoré par ses chiens.
Baroque par la richesse de ses images et la violence qu'il met en scène, ce mythe constitue une sorte de fil rouge, même quand les artistes tels que Tania Mouraud ne s'en inspirent pas directement. Dans "La Curée", vidéo ultra esthétisante, les chiens d'une meute de chasse à courre se disputent les lambeaux d'une proie sanguinolente. La cruauté de la scène, la bestialité et la sauvagerie qu'elle vise se trouve renforcée par le rendu plastique des courbes et des couleurs, le traitement cinématographique des effets de flou et de ralenti, une bande sonore donnant à entendre le jappement des bêtes excitées.
S'inspirant du rapport dans l'espace entre la Diane sculptée d'Alexandre Falguière (1892) et la salle du château qui l'abrite, Laurent Saksik crée une installation abstraite lumineuse et poétique qui dramatise le contexte de rencontre entre Diane et Actéon. Pierre Klossowski quant à lui, en offre une énième version, sous la forme d'un groupe sculpté en résine synthétique inspiré des mannequins et des figures de son enfance. L'artiste, qui s'intéresse d'une autre façon à la dimension dramatique de l'image et aux conditions d'apparition de la vision, entend la sculpture comme un "parfait simulacre" entre "tableaux vivants" et "théâtre de la société".
L'exposition "chassez le naturel" questionne ainsi avec force la fonction et le statut de l'art comme représentation. Non pas au sens ancien d'imitation, mais bien plutôt dans sa mouvante définition. A travers la saisie photographique de la nature, son évocation métaphorique ou son expérimentation sensorielle, l'art n'est jamais qu'une traque, une métaphore du prédateur courant après sa proie. La nature promise quant à elle, apparaît comme une figure de la fugue ou de l'anamorphose, toujours prête à s'évanouir ou à se transformer. Et si elle reprend ici ses droits, "pénétrant à l'intérieur du château", c'est seulement par le truchement artificiel des œuvres d'art.

Flore Poindron

"Chassez le naturel" au Château de Chambord jusqu’au 3 novembre 2005
sur le net

"Chassez le naturel" s'inscrit dans la programmation de la manifestation "Les visiteurs", occasion pour le ministère de la culture et de la communication d’établir un dialogue entre passé et présent, entre l’histoire, l’architecture et les arts plastiques. Oeuvres monumentales rarement exposées, ensembles d’oeuvres réunies autour de thématiques liées à l’esprit des lieux, cartes blanches données à des artistes… ; ces oeuvres, choisies dans les collections du Fonds national d’art contemporain (FNAC), composent des parcours de visites inédits dans ces monuments.

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