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Do’Ka , c’est tout de suite, à la Condition Publique

Profitant de la vague d’inaugurations des Maisons Folies à l’occasion de Lille 2004, la « Condition Publique », à Roubaix, avait ouvert ses portes avec une programmation éclectique et pluridisciplinaire (les lillois se souviennent des week-end « Mondes Parallèles » New-York et Jamaïque).
Avec « Do’Ka * « ( *Maintenant, tout de suite et pour la suite), la Condition Publique poursuit sa croissance, prend son rythme et se révèle à l’art contemporain.

La Condition Publique, ce fut d’abord une usine de conditionnement de la laine et des soies (d’où la « Condition » !), née en 1902, dans une région où le textile fut -et reste encore dans une moindre mesure- la principale activité et source de richesses. Un extraordinaire bâtiment, se déployant en espaces insolites :une véritable rue couverte d’une verrière, des salles de répétition dans d’anciens stocks, une terrasse végétale sur les toits... le tout réagencé en 2003 par l’architecte Patrick Bouchain, connu pour ses réhabilitations de bâtiments patrimoniaux –une spécialité de la région !-. Ici, les bâtiments semblent presque intacts, conservant de leur passé ouvrier et flamand des traces visibles, mais un regard plus précis confirmera l’intervention architecturale !
Résidences d’artistes, concerts, spectacles, restaurant, bazar, cours publics mais aussi expositions, la Condition Publique, désormais affranchie du label « Maison Folie » se veut une « manufacture culturelle », un lieu d’art, de rencontres, de production et de diffusion. Un lieu capable de réussir le pari d’une programmation de qualité et de proximité, à l’image des désormais célèbres « Bals des Beaux Dimanches ».


« Do’Ka », investissant les lieux jusqu’à la fin de l’année, se présente comme un « parcours subjectif au cœur de la création contemporaine dans le Maghreb, le Moyen-Orient et leurs diverses diasporas ». Manière d’exprimer un double parti pris : d’abord la volonté de refuser les stéréotypes, de la surmédiatisation folklorisant le Maghreb d’ici, celui des banlieues, celui de Roubaix aussi, à la vision orientaliste des arts et cultures du Maghreb. Ensuite, le désir de présenter de la création contemporaine, aujourd’hui si clairement au croisement de cultures et d’influences multiples. « « Do’Ka » », explique Manu Barron, directeur de la Condition Publique, est une façon de découvrir les créations contemporaines et de casser les stéréotypes ».
C’est à ce titre que la Condition Publique accueille presque pour la première fois une exposition d’art contemporain, présentant quatre artistes du Maroc, d’Iran, mais aussi de France et des États-unis: Mohamed El Baz, Abdelkader Benchamma, Ala Ebtekar et Reza Abedini.

Mohamed El Baz investit un espace conséquent, poursuivant – répétant ?- ni tout à fait semblable, ni complètement différent, une suite sans fin de « Bricoler l’incurable », ici version 2005, dont on aura déjà vu des « détails » lors de l’exposition « Les Afriques » à Lille, mais aussi à « Africa Remix », cet été, au Centre Pompidou. « Niquer la mort/ Love Supreme » n’apparaît pas tant comme l’hommage à John Coltrane que pourrait induire le titre de cette installation, qu’une remise en question permanente des images et de leurs significations. L’information, la communication, la publicité, les objets de consommation et les esthétiques qui y sont liées sont autant de sources d’observation à partir desquels il recompose une réalité urbaine, sociale et politique. Carte du monde réorientée comme un étendard stylisé et retouchée au paint-ball, moniteurs vidéos découvrant une vérité frontale, photos médiatiques enflammées comme la voiture trônant là, épave d’un monde en pleine transvaluation...
L’intérêt de la présence de Mohamed El Baz à la Condition Publique réside tout autant -sinon davantage- dans ce qu’elle démontre : qu’un artiste à la carrière internationale peut aussi s’investir dans un « travail de proximité » dans une ville où il a aussi ses racines. Que son discours et son parcours peuvent interpeller le lointain, l’universel en même temps que le proche, le particulier.


On pourra aussi découvrir les univers plus graphiques des trois autres artistes réunis pour « Do’Ka ».
Mixage des cultures par excellence, « Elemental : Emergence », de l’américano-iranien Ala Ebtekar, mêle allègrement et avec beaucoup d’élégance des éléments du patrimoine culturel iranien, une iconographie issue du hip-hop et même quelque chose de l’imagerie manga, le tout qualifié d’ « épopée synthétique » par l’artiste ! Peintures, dessins et sculptures sont mis en valeur dans une scénographie très étudiée.
Très graphique et renouvelant l’affichisme, l’iranien Reza Abedini offre un travail subtil, dans lequel la calligraphie sort du « folklore » de l’esthétique orientalisante. « Type and Soul » se veut à la fois à la recherche d’une civilisation perdue- la Perse et ses miniatures – tout en s’inscrivant dans une réflexion sur l’Iran d’avant la révolution islamique et d’aujourd’hui. Reza Abedini apparaît comme le représentant le plus emblématique et le plus novateur de cette très talentueuse école du graphisme iranien, qu’il contribue à mettre sur le devant de la scène graphique internationale.
Enfin, Abdelkader Benchama propose, au travers de l’installation graphique « Tristes solutions pour tristes évènements », un « work in progress » envahissant petit à petit les murs d’une prolifération de dessins au graphisme dépouillé et à l’humour noir, qui le firent déjà remarquer à la très réussie exposition « Draw » de la Galerie du Jour Agnès B à Paris en mai dernier.

Pendant ce temps, à l’Espace Croisé, haut lieu de l’art contemporain à Roubaix depuis cinq ans, l’artiste israélien Haïm Ben Shitrit tente d’exprimer son implication personnelle dans le conflit israélo-palestinien au travers d’une composition installation- vidéo, relatant l’expérience d’une marocaine immigrée en Israël au début des années 60. Une autre façon de parler des destins croisés et des flux de vies migratoires.

Déplacement significatif pour le développement de l’art contemporain à la Condition Publique : en 2006, l’Espace Croisé quittera l’aile de l’Hôtel de Ville de Roubaix qu’elle occupait depuis 2000 pour investir un plateau de 700 m² d’exposition. Dirigé par Eric Deneuville, ce Centre d’Art Contemporain, labellisé par le Ministère de la Culture, conservera une programmation indépendante mais permettra de nombreux échanges et rapprochements. Prévue également, l’ouverture d’un lieu d’exposition dédié aux arts et au patrimoine, lié à la labellisation de Roubaix comme Ville d’Art et d’Histoire en 2000. Il s’agit, explique Manu Barron, d’ « étoffer les propositions faites au public et donc de permettre au public d’identifier la Condition Publique comme étant aussi un lieu d’exposition récurrent et référent, d’inscrire la Condition Publique dans un « circuit lieux d’exposition » que nous n’avons pas encore complètement acquis ».

Et en effet, à la Condition Publique, on a pu voir au gré de la programmation quelques interventions autour du graff et des graphismes, moins de réelles installations d’art contemporain – distinction de genre que Manu Barron récuse !-. Transversalité des arts, et dans les arts visuels, du graphisme (une Biennale d’Art Graphique est prévue en 2006) aux arts appliqués – « Roubaix », rappelle Manu Barron, « a un lien historique très fort avec ces secteurs » - de la photo à l’installation : l’art contemporain devrait peu à peu prendre durablement ses quartiers à la Condition Publique.

Marie Deparis


« Do’Ka »
Exposition jusqu’au 18 décembre 2005
La Condition Publique
14 place Faidherbe – 59100 Roubaix
Sur le net Cliquez-ici


« Braderie de l’art »
Depuis près de quinze ans, la « Braderie de l’art » accueille une centaine de plasticiens, designers, peintres, sculpteurs, styliste de toute l’Europe. L’espace de quelques vingt quatre heures, tous ces artistes invités s’emploient à détourner, devant et pour le public, objets usuels et matériaux de récupération, leur donnant « une nouvelle vie ». Mais aussi de nouveaux propriétaires, chacun pouvant repartie avec une pièce unique entre 1 et 230 Euros. C’est le samedi 10 décembre à partir de 19 heures et pour 24 heures non-stop, à la Condition Publique !
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Haïm Ben Shitrit
Du 19 novembre 2005 au 14 janvier 2006
L’Espace Croisé, Centre d’Art Contemporain
Grand Place – 59100 Roubaix
03 20 66 46 93
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Entrée libre
Du mardi au samedi de 14.00 à 18.00

A voir aussi :
« Fait main, la matière et la manière »
Exposition autour de l’architecte Patrick Bouchain
Centre d’architecture de Bordeaux
Jusqu’au 6 novembre 2005