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Urban Connections (II): la ville au grand air.

Situé dans le département de l'Essonne, Chamarande est à une heure de Paris, à une heure de son air pollué, de son vacarme et de son béton. Le paysage est ici bien différent : vaste jardin à l'anglaise et paisible château du XVIIème siècle. Pourtant, depuis le moi d'avril, la ville et ses problématiques sont présentes au domaine de Chamarande. Elles y ont été invitées à l'occasion de l'exposition en deux volets Urban Connections.

Cette invitation s'inscrit dans le programme régional des Hospitalités lancé par le Réseau tram dans toute l'Île-de-France. Cet évènement est d'autant plus placé sous le signe de l'hospitalité qu'il s'appuie sur un échange et un partenariat avec le centre d'art B.P.S.22 de Charleroi, dans la province belge du Hainaut. Une partie de sa collection, fortement empreinte de l'industrialisation qui marque le paysage de Charleroi, a été exposée au domaine départemental de Chamarande pour le premier volet, Urban Connections (I).



Pour le second volet, plusieurs oeuvres du B.P.S.22 ont été remplacées par de nouvelles propositions des mêmes artistes, en majorité produites in situ. En résulte un dialogue contrasté entre des oeuvres contemporaines et un patrimoine historique, mais aussi entre un univers urbain et un univers champêtre.

L'ensemble des productions est assez hétéroclite: installation, photographie, dessin, vidéo, sculpture et architecture. Cependant, demeure un sentiment global de désillusion. Car évoquer le milieu urbain c'est avant tout évoquer la place qu'y occupe l'homme, et en traversant les salles de l'exposition on ne peut que constater que cette place est fragile et ambiguë.
Une série de photographie de Nadine et Gast Bouschet portant le titre terrifiant The Curse (La Malédiction), montre un paysage urbain d'Edimbourg dominé par de grands ciels écarlates. Ces images sont chargées d'une certaine esthétique du sublime et ne sont pas sans évoquer cette peinture romantique offrant une vision de l'homme face aux incontrôlables forces de la nature. Seulement, la nature est ici remplacée par le monde industriel et si le ciel rougeoie c'est à cause de hauts fourneaux d'usines.
Autre salle, autre vision pessimiste. S'y confrontent les photographies de Piero Vita, Marche multicolore Clabecq, la double vidéo de Felix Gmelin, Farbtest, Dis Rote Fahne II et l'installation de pile de journaux, Survival guide for demonstrators (Guide de survie pour manifestants), de Jota Castro. Chacune de ces oeuvres évoquent à sa façon la chute de l'utopie sociale et l'échec actuel de toute velléité de protestation. Ce constat d'échec retentit d'autant plus qu'il se confronte au noble héritage et au faste du château de Chamarande.



Parce que la ville est espace public, y apparaissent avec plus de force qu'ailleurs les enjeux de la société et en particulier les questions politiques et historiques. L'espace est matériellement marqué par ces problématiques et le monument, à la fois représentation symbolique et repère spatial, en est exemplaire. Ainsi, la vidéo de Deimantas Narkevicius intitulée Once in the XX Century, montre le déboulonnage d'une statue de Lénine sur la place publique. Le film est cependant monté à rebours et le public semble alors étrangement applaudir au montage de la statue colossale. Pour le spectateur, tous types de repères s'effondrent alors.

Dans la ville moderne, la déshumanisation guette et les repères identitaires menacent eux aussi de s'effondrer. De la Djellaba Nike de François Curlet, vêtement combinant à la fois signe religieux et signe économique, aux maquettes de pavillons de Benoît Roussel menaçant l'uniformisation de l'habitat, l'individu semble perdre sa singularité au profit des masses.
Une série de photographies de Beate Streuli, Bruxelles 05 (Portraits), présente à l'exposition, tente malgré tout de saisir cette humanité et cette individualité qui subsiste. Des portraits d'individus perdus dans la foule sont volés, capturés. Pourtant, aucune communication n'est possible entre eux et nous, entre eux et le monde alentour. Les êtres sont absorbés dans leurs pensées et hermétiques au monde extérieur.

Moins désenchantées, mais tout aussi équivoques, deux oeuvres établissent un dialogue particulièrement fécond avec l'espace de Chamarande. Une salle du château encombrée de décorations et de boiseries du XVIIème siècle apparaît comme le cadre idéal pour les objets hybrides de Wim Delvoye. Bétonnière et scies circulaires parées de motifs néo-renaissance deviennent des objets esthétiques détournés de leur fonction habituelle. A l'encontre de l'univers urbain où la fonction prime sur la forme, ici l'apparence prend le dessus. Elle se fait même "trompe-l’œil" et dissimule le caractère moderne, fonctionnel ou même menaçant des objets.



De l'autre côté du château, dans une salle au style rococo, Frederic Plateus a installé sa sculpture Magneto , sorte de variation en trois dimension de la signature du graffeur. Ce qui est à l'origine un signe de reconnaissance, perd ici toute signification, toute gestualité aussi et joue de son ambigüité avec l'art conceptuel ou le design. Dépourvu de ses caractéristiques premières, le graffiti devient un motif dont la légèreté et la luminosité s'intègre parfaitement dans ce décor rococo.
Dans le hall d'entrée, François Curlet propose une Architecture fainéante, dôme de béton créé grâce à un ballon d'air. A l'opposé du hall lourdement taillé dans le marbre, l'architecture en béton de Curlet est suspendue dans l'air, elle semble flotter et s'élever. Il s'agit là d'une utopie mais on ne saurait dire si elle est effrayante, drôle ou merveilleuse.
C'est toutefois à Alain Séchas que revient la vision la plus terrifiante. L'une de ses créatures félines transformée en archétype du "jeune des banlieues", révolver à la main, se tient hagard devant un paysage de cité ghetto. Au-dessus de lui est écrit "Prêt à faire une grosse bêtise". Appel à l'aide ou geste inéluctable? Victime ou meurtrier? Facteur génétique ou facteur social?
Le sujet est d'actualité. Le développement effréné des villes ne peut que susciter des questions et ce n'est probablement pas un hasard si le Centre Pompidou consacre à son tour une grande exposition à se sujet, Airs de Paris. On y retrouve des problématiques et des oeuvres communes (celles de François Curlet). Mais à Chamarande l'air n'est pas celui de Paris et vu d'ici la ville semble encore plus irrespirable. En retour, le château renoue, grâce à Urban Connections (II), avec des problématiques plus actuelles, ce que son décor bucolique tenterait plutôt de nous faire oublier.



Florelle GUILLAUME

Infos pratiques:
Urban Connections (II)
Du 13 mai au 30 septembre 2007.
Domaine Départemental de Chamarande.
38, rue du Commandant Arnoux, 91730 Chamarande
De 12h à 19h.
Entrée libre.
Sur le net: www.chamarande.essonne.fr