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Olga Kisseleva : Douce France
Question tag !

L’abbaye de Maubuisson poursuit son cycle d’expositions monographiques d’art contemporain et donne carte blanche à l’artiste russe Olga Kisseleva jusqu’au 25 février 2008. Son plan ? Faire côtoyer l’architecture gothique avec les codes barres, l’aire « supermarket » et l’hyper cyber urbanité. Douce France versus hard technologie.

Qui n’a pas en mémoire les paroles du grand Charles : « Douce France, cher pays de mon enfance/ J’ai connu des paysages/ Et des soleils merveilleux/ Au cours de lointains voyages/ Tout là-bas sous d’autres cieux/ Mais combien je leur préfère/ Mon ciel bleu et ma rivière/ Ma prairie et ma maison ».
C’est dans les manuels scolaires russes, sur les cartons des boîtes de biscuits ou sur les emballages de fromage qu’Olga Kisseleva a imaginé la France, une France idéalisée, figée dans une éternelle fraîcheur campagnarde où les vaches parlaient aux pâquerettes et inversement. Alors, quand elle découvre Maubuisson, l’ancienne abbaye cistercienne et le parc immense qui l’entoure, son discours artistique tente le contraste, le choc primaire entre nature et culture, pour décrire un paysage emmuré entre les grandes surfaces et le souvenir d’une douce image.


D’une cathédrale l’autre, elle appose, à l’entrée de l’exposition dans la Grange aux dîmes, les vestiges d’une mémoire religieuse avec les nouvelles cérémonies de la foi consumériste. Avant, c’était Dieu qui te regardait, maintenant, ce sont les caméras de vidéo surveillance. Les temples et les cultes se déplacent mais non les règles du rituel (rassemblement, objets de dévotion, obéissance à une force supérieure). Olga Kisseleva construit des passerelles, des ponts, des connexions entre les croyances passées et celles d’aujourd’hui. Pour cela, elle emprunte et détourne les codes, les attributs et les formes des nouveaux moyens de communication et d’information. D’un langage technologique, elle fait un langage artistique. Olga fabrique des labyrinthes, des maps qui sont la transposition formelle des tags – code-barre lisible par un téléphone mobile équipé d’une camera et d’un logiciel perfectionné destiné à décrypter un message. Ici, « le média est le message » (Marshall Macluhan). Ce n’est plus son contenu qui influence ou affecte la société mais le canal de transmission lui-même. En somme, le fond est la forme prise par le média. Le travail d’Olga Kisseleva parle de la domination technologique sur le monde des hommes, des comportements sociaux qu’elle induit ou des frustrations et des tensions qu’elle engendre. Dans CrossWorlds, on est au centre d’un dédale qui fait déborder le réseau de la toile. On devient un avatar parmi les avatars d’un âge technologique que l’on ne maîtrise plus. Par ce procédé, l’artiste nous incite à prendre place à l’intérieur de l’œuvre, à la faire vivre, à la compléter et à participer à l’élaboration de son sens. Malheureusement, les relations qui se nouent entre la pièce et celui qui l’occupe ou entre les différents protagonistes de la scène sont quasi inexistantes, la forme ne parvenant pas à entériner le fond.
Plus loin, des tags aux messages mollement philosophiques sont disséminés aux quatre coins du parc de l’abbaye. Le visiteur s’amuse avec son téléphone mobile à capturer le sémacode qui lui envoie un message type : « chacun est otage de ses actions ». A méditer, sûrement. Même si l’œuvre porte en elle une certaine ironie, elle se répand dans un effet ludique excessif qui devient son unique attribut.
Seul, le Centre d’art Fitness, propose un mode discursif et un lieu d’échange relationnel caractérisés. Les appareils de musculation actionnés par le visiteur génèrent des images vidéo qui révèlent des processus de manipulation de masse. Des grandes marques apparaissent en filigrane sur les films, comme autant de messages subliminaux, au rythme des efforts du « fitness worker ». Le discours est clair et politique : C’est la sueur des travailleurs qui muscle le corps des grandes entreprises françaises. Le sentiment d’aliénation au grand capital est explicite. Robert Sheckley disait : « Pour la carotte, le lapin est l’incarnation parfaite du mal ».



Julie Estève

Infos pratiques:
Douce France / Une exposition d’Olga Kisseleva
Jusqu’au 25 février 2008

A l’Abbaye de Maubuisson, Rue Richard de Tour 95310, Saint-Ouen-L’aumône, Val-d’oise.
sur le net
tél: 01 34 64 36 10