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Ed Ruscha photographe

Le Jeu de paume inaugure l’année 2006 avec une exposition consacrée à l’un des artistes américains les plus importants de ces trente dernières années : Ed Ruscha. C’est sous l’angle de la photographie que l’on vous propose de découvrir ou redécouvrir l’œuvre protéiforme et proliférante de cet immense artiste californien, aujourd’hui surtout connu pour ses peintures, à travers lesquelles il a représenté son pays à la dernière biennale de Venise. Mais dans les années 60 et 70, ce sont ses photographies et ses livres qui fascinent, intriguent ou au contraire scandalisent.



Initiée par le Whitney Museum of American Art de New-York, cette exposition réunit plus de 250 œuvres : photographies, livres d’artiste, œuvres sur papier ou encore peintures, balayant quarante ans de carrière et nous offrant par là un certain de nombre de clés pour mieux appréhender l’œuvre en rhizome, à la fois simple et complexe, belle et ludique d’Ed Ruscha. Il ne faut en effet pas penser ses différentes pratiques artistiques comme indépendantes les unes des autres ; au contraire, elles fonctionnent ensemble et la photographie souvent maltraitée est à ce titre exemplaire puisque mise au service de la peinture, du dessin ou des livres, elle sous-tend l’ensemble de son travail. Œuvre inclassable qui échappe à toute définition d’un artiste singulier qui s’est toujours tenu à l’écart des grands mouvements artistiques américains bien qu’on l’ait toujours associé malgré lui au Pop art ou aux artistes conceptuels notamment par la réflexion qu’il a développée autour du mot et du langage. L’utilisation qu’il fait de la photographie est complexe, il se définit lui-même comme un peintre faisant de la photographie.
L’exposition s’ouvre avec une photographie très emblématique de son travail, Pahrump signage : elle cadre un panneau d’enseignes perdues dans le désert faisant de la réclame pour les églises locales. Elle est reprise un peu plus loin sous la forme d’une Eau forte où se détachent les silhouettes à la fois géométriques et anarchiques des enseignes. Un autoportrait au format singulier attire un peu plus loin notre attention : on voit l’artiste démultiplié sur un parking présentant chaque fois un livre différent en vision panoramique, œuvre manifeste : le livre le suivra comme son ombre dans l’Amérique des voitures et des « road movie».
Une série de photographies de jeunesse nous livre la vision d’un californien en Europe : photos souvenirs de France, d’Espagne, d’Hollande ou de Grèce, décalées ou au contraire très signifiantes, en tout cas images d’un nouveau monde pour ce jeune américain du Grand Ouest. Façades de petits boutiquiers, plaques de rue, d’égout, autant d’objets au graphisme raffiné où il peut satisfaire sa passion pour les enseignes et leurs lettrages. A l’origine Ed Ruscha voulait être un artiste commercial et c’est à travers la peinture de lettres et le graphisme qu’il a appris la peinture, il a même travaillé un temps dans une agence de pub où il s’est familiarisé avec les techniques d’impression qui le conduiront directement au livre. Le mot typographié, écrit, sera pour lui un terrain d’expérimentation sans fin, structurant ses peintures.
Il s’intéresse ensuite tout naturellement aux produits de grande consommation américains, au design coloré et au graphisme caractéristique dont il tire de véritables portraits photographiques, lui inspirant des compositions nouvelles pour ses dessins. On retrouve dans cette série Produits de 1961 la fameuse boîte Campbell qu’immortalisa Warhol et dont sont proches aujourd’hui les portraits d’objet du photographe Jean-Luc Moulène. Ces photographies lui servent en fait à mettre à plat l’objet en trois dimensions qu’il souhaite dessiner ou peindre : il l’utilise comme calque.
Produits standardisés comme ses livres très éloignés de l’idée que l’on se fait habituellement des livres d’artiste en séries limitées. Entre 1963 et 1978, il réalise 16 livres de photographies qu’il prend en charge de la conception à la publication. Il choisit un titre qui décline le sujet qu’il s’applique ensuite à photographier de la façon la plus neutre possible. Ainsi gâteaux, stations-service, immeubles résidentiels, palmiers documentent la vie de la Côte Ouest un peu à la manière du couple Becher recensant les vestiges industriels de l’Allemagne d’après guerre. Ses livres suivent tous le même protocole de réalisation : il isole l’objet qu’il décontextualise, sur le modèle du « Ready made » de Duchamp. Comme dans ses peintures, il joue des correspondances ou distorsions entre les titres et les images. La photographie ne peut être comprise sans le livre. Il entretient en effet un rapport quasi obsessionnel à ce dernier qu’il considère finalement comme une véritable sculpture, même ses peintures sont pensées comme des couvertures de livres, en témoigne son premier opus, Twentysix Gazoline Stations consacré aux stations-service qu’il met « à toutes les sauces » aiguisant notre appétit et notre curiosité. Après les couvertures de livres, il s’attaque à celles des magazines. L’on peut découvrir quelques exemples chatoyants et décalés, sorte de natures mortes ultra modernes où légumes et objets divers cohabitent. Nous terminons notre « road trip » dans une ambiance Hollywoodienne qui nous rappelle l’influence du cinéma sur son œuvre avec Makeup Dept , jeu d’image et de langage : une très pop boîte d’agrumes « ampoulée » tel un miroir de star, symbolisant la Californie ; ou une série de piscines désertées par ses actrices où se reflètent palmiers et immeubles, véritable mise en abyme de son travail. La fin semble se défiler avec la série d’hologrammes The End , nous montrant à quel point ses réflexions artistiques autour de l’image et du saisissement de l’objet sont actuelles.

L’œuvre d’Ed Ruscha a marqué des générations d’artistes mais loin d’être datée, elle frappe par sa contemporanéité : c’est peut être précisément cela la marque d’un très grand artiste, capable à la fois d’avoir une œuvre vivante en perpétuellement mouvement qui par sa qualité et sa dimension échappe aux modes et finalement au temps.

Muriel Enjalran




Ed Ruscha photographe.
Jeu de paume, jusqu'au 30 avril.

1, place de la Concorde, Paris-8e.
Métro Concorde.
Tél. : 01-47-03-12-50.
sur le net
Mardi de 12 heures à 21 heures,
mercredi à vendredi : 12 heures à 19 heures, samedi et dimanche : 10 heures à 19 heures. tarif 6 €.

Catalogue Steidl/Whitney Museum of American Art/Jeu de paume. 180 p. ; 200 illustrations, 30 €.