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SERGE FAUCHEREAU, entretien - suite 1
Vous déclariez en 2002 lors d’un entretien dans le journal l’Humanité à propos de l’exposition Matisse-Picasso " Le populisme implicite de telles expositions peut-être pernicieux. Dans " vulgarisation " il y a " vulgaire ", il faut donc être prudent et respectueux du public. Il est bien que le plus grand nombre ait accès aux belles choses, mais un bien mal dirigé peut devenir un mal ".
N’avez vous pas peur quand vous montez une exposition de tomber vous aussi dans ce piège et quelles sont les contraintes que vous vous imposez et que vous imposez ?


Je ratifie encore une fois ce que j’ai dit autrefois. J’y crois absolument.
Il faut être respectueux du public et, à cause de cela, il ne faut pas le flatter outre mesure. Il y a un devoir d’information et donc d’éducation. Je m’efforce d’exposer des oeuvres déjà connues, mais aussi, autant que possible beaucoup inconnues. De tel façon que du connu on avance vers l’inconnu, on élargisse l’information et donc la connaissance.
Il ne faut aller dans le sens d’une simplification, il faut être clair mais pas forcément simple. Je fais confiance aux regards et à l’intelligence de mon public. Je me dis que si je lui présente de façon appropriée des belles oeuvres, même si elles apparaissent apparemment compliquées, il va me suivre et me comprendre. J’y ai toujours cru et je le crois encore. Il ne faut pas dire, sous le prétexte que c’est plus facile, je me vais me mettre à présenter toute une exposition d’oeuvres simples ou populaires.
Un exemple puisque nous sommes à Europe-Mexique : Hollywood nous a lancé dans les jambes l’histoire de Frida Kahlo. Frida Kahlo est un peintre intéressant, mais enfin il faut être sérieux ce n’est pas du tout le grand peintre du siècle, ni même le plus grand peintre du Mexique. C’est une affaire de mode et strictement de mode, il y a dix ans lorsque le Mexique m’a proposé de faire une exposition Frida Kahlo, aucun musée Parisien, français n’a accepté de me la prendre. Je l’ai finalement présentée au magasin Le Printemps, qui m’a dégagé tout un espace.


Aujourd’hui, les directeurs de musées pleureraient à genoux pour que je leur présente cette exposition. Tout ça parce qu’Hollywood est passé par-là avec des films plus ou moins lamentables à partir d’histoires de fesses dans lesquels pas il n’est pas du tout question de peinture. Je me suis senti blousé, trompé dans cette affaire.
J’ai voulu présenter un peintre intéressant et on me dit que c’est le peintre du siècle. C’est une escroquerie. C’est un bon peintre, sans excès, il y a en bien d’autres de cette qualité au Mexique et partout ailleurs. Dans l’exposition Europe-Mexique, Frida Kahlo est là. Je ne peux l’éviter et elle le mérite, mais je n’ai pas mis un nombre excessif de ses œuvres.
Pour revenir aux contraintes, si je ne peux pas faire ce que je veux, je ne le fais pas. Si j’arrive dans un musée pour faire une exposition mexicaine et que l’on me dise : " il faut que la moitié des toiles soit de Frida Kahlo ", je ne joue pas le jeu. J’aime faire des expositions mais j’aime les faire bien. Je ne vais pas flatter ce qu’il y a de plus discutable dans le goût populaire.
Il faut essayer de corriger.

Mexique-Europe est née entre autres choses de la volonté de Mme Joëlle
Pijaudier-Cabot
, conservateur en chef du MAM de Villeneuve d’Ascq, combien de temps a t’il fallu pour sa réalisation et avez vous rencontré des difficultés ?


C’est toujours très long de préparer une exposition. L’idée remonte à plus de vingt ans. J’avais proposé au Centre Pompidou un Paris-Mexico dans la lignée des Paris-Berlin, Paris-New York, etc. J’étais allé à Mexico, envoyé par le Centre Pompidou pour voir ce que l’on pouvait faire. Mais, ni la France, ni le Mexique n’étaient préparés à ça. Il y a un peu plus de trois ans que Joëlle Pijaudier m’a proposé de faire cette exposition, connaissant mon intérêt particulier et les différentes publications que j’ai faites à ce sujet. Cela a représenté deux ans de travail ferme et parfois difficile. Il faut aussi être réaliste lorsqu’on est commissaire d’exposition. Savoir ce que l’on pourra avoir ou ce que l’on ne pourra pas avoir, chercher des solutions pour ce qui semble impossible. Je connais très bien l’art mexicain, je connais à peu près où se trouvent les oeuvres. La grande originalité du mouvement artistique mexicain, c’est le muralisme. Comme son nom l’indique, c’est sur des murs. Chaque fois que l’on nous le présentait, c’était à travers des films, des photos. C’est très intéressant mais on ne nous montre rien de la vérité. J’ai donc cherché une solution et mon idée, après avoir vu les échecs de mes prédécesseurs, était de parvenir à montrer du vrai, au moins un ou deux exemples. Me rendant à Mexico, j’ai discuté là-bas avec les responsables, les techniciens pour envisager la possibilité de transporter un mur. " Ca paraît simple, mais c’est très compliqué m’a-t-on répondu. Enfin, après discussions entre gens passionnés par l’art on finit par s’entendre, et on a essayé. Après des premiers essais, les Mexicains sont parvenus à nous envoyer non seulement une mais deux fresques, dont une de 5 mètres de hauteur. Ce qui représente un exploit technique.


C’est très important car, à partir de ce vrai, on pourra imaginer les autres. Une fresque, ce n’est pas du tout comme une peinture, ça ne brille pas, c’est mat, c’est destiné à être vu de loin, c’est un mur. Dans le même temps, ce n’est pas une peinture sur un mur. Ce n’est pas comme nos pompiers du 19ème siècle qui imaginaient faire de la fresque en peignant sur les murs. Une fresque n’est pas destinée dans l’esprit des muralistes mexicains à la contemplation. Au contraire la peinture murale mexicaine est faite pour vivre. Elle est dans la rue, dans un marché, un bureau de poste, une institution publique, une école ; on passe devant, ce n’est pas là pour une contemplation spirituelle, elle doit éduquer, donner de la joie et du plaisir. Voilà pourquoi je tenais absolument à en exposer. A partir de là, je peux montrer des films, des diaporamas, car le public, ayant vu précédemment une réalité, pourra mieux comprendre. Il faut savoir que cela n’avait jamais été fait.

Pour cette exposition, y-a-t-il un regret, l’œuvre manquante ?

Oui, j’avais vu une peinture de Raul Anguiano, qui est un peintre et également un fresquiste. C’est une grande peinture représentant un Indien retirant une épine de son pied. Elle m’intéressait beaucoup : non seulement parce que l’artiste l’a parfaitement peinte, mais aussi, parce que cela renvoie à des thèmes de l’antiquité. En même temps c’est très moderne et en plus cela représente un Indien. Je pouvais avec elle faire plusieurs jonctions, notamment avec l’art pré-colombien. Sa sobriété me plaisait beaucoup. Puis pour des raisons qui nous sont restées inexpliquées, le Musée d’Art Moderne de Mexico n’a quasiment pas voulu travailler avec nous. Tous les autres musées mexicains ont été extrêmement généreux, je dirais même fraternels, mais ce musée là ne nous a prêté que deux productions mineures.

Toutes les œuvres à Lille ont elles été prêtées ou avez vous dû en louer ?

Les œuvres se prêtent. Je n’accepte pas de louer. Aucune œuvre n’a été louée ni de près ni de loin. Parce qu’il y a aussi beaucoup de tricheries sur le prêt. Il y a les fameux frais et dès que les frais me paraissent un peu conséquents, je découvre que c’est une forme de location que je n’accepte pas. Un musée norvégien a voulu nous faire le coup, je leur ai dit de garder leur peinture de Diego Rivera. Ils me l’avaient déjà proposée en location lors de l’exposition à la Tate Modern à Londres. C’est dommage car c’est une œuvre qui est très peu vue.