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Arles 2005 : photographie éclatée
Les Rencontres d’Arles 2005 s’avèrent un bon crû mêlant quantité et qualité. François Hébel (Directeur des Rencontres) a joué cette année la carte de la diversité des formes photographiques, syptomatique d’un champ artistique extrêmement hétérogène.

En dépit de toutes les valses-hésitations artistiques qu’elles ont pu connaître au cours de leur histoire, les Rencontres d’Arles demeurent, envers et contre tout, cette grande fête du regard incontournable pour les amateurs de photographie. Cette 36e Edition compte pas moins de 55 expositions disséminées dans 30 lieux, toujours magiques (églises, cloîtres, abbayes...) ! Elle se démarque par son hétérogénéité, sa diversité et son absence de ligne directrice : ni grande rétrospective (comme en 2002 avec Josef Koudelka), ni artiste invité (comme en 2004 avec Martin Parr, et comme ce sera le cas aussi en 2006 avec Raymond Depardon), ni thématique générique (comme dans les années 1990). Certains regretteront cette absence d’identité forte ou de point de vue tranché sur le devenir de la photographie. On peut leur répondre que ce festival 2005 est à l’image de l’état actuel du champ photographique : éclaté, hétérogène, mélangeant les genres et brouillant les frontières, émaillé de crises (crise du photo-journalisme, révolution numérique, etc.). Bref, un festival-symptôme de la richesse de la photographie, comme de ses incertitudes et de ses malaises.

Diversité, découverte
Le spectre très large des expositions court ainsi de la photographie noir et blanc « à l’ancienne » (superbe !) de l’orfèvre finlandais Pentti Sammallahti à l’impressionnante installation plasticienne, très « art contemporain », du brésilien Miguel Rio Branco, en passant par le photo-reportage classique (Stefan Ruiz et ses portraits d’exclus de tous horizons), la facétie humoristique (l’impayable Joan Fontcuberta s’improvisant grand prêtre et faiseur de « miracles »), la mise en scène et le bidouillage informatique (Mathieu Bernard-Reymond, Barry Frydlender), la photographie d’histoire (Simon Norfolk), le regard singulier d’un collectionneur (W.M. Hunt), les photos volées et voyeuristes du tchèque Miroslav Tichy, le travail de type ethnographique du japonais Kyochi Tsuzuki (répertoriant les lieux de la planète les plus loufoques : musée de l’adultère en Malaisie, réplique du Louvre ou parc de crapauds au Japon, etc.)... Les Rencontres d’Arles misent aussi sur la découverte : comme tout bon festival artistique qui se respecte, Arles ne consacre pas (les « stars » y sont réduites à la portion congrue : Joan Fontcuberta, Christer Strömholm et Sarah Moon) mais prospecte, avec les aléas et les risques de déception que cela suppose. Ainsi, globalement, cette édition se caractérise par un grand nombre d’expositions de qualité, une poignée d’œuvres très fortes, mais aussi par l’absence de découverte véritablement bouleversante.


Polarités, florilège
Si les Rencontres n’ont ni centre, ni tête d’affiche, on peut cependant dégager quelques lignes de forces et pôles dominants : la présence de nombreux photographes israéliens ou brésiliens (Année du Brésil oblige), la place accordée à l’actualité et à la violence du monde (Israël, Irak, Afghanistan...), et surtout la déclinaison du portrait sous toutes ses formes possibles. Nous vous proposons ci-dessous une mini sélection d’expositions ayant particulièrement retenu notre attention...

Dilatation du temps et de l’espace chez Barry Frydlender (Eglise Saint-Anne)
Les grands panoramiques couleur de Barry Frylender (né en 1954 en Israël) ressemblent au premier regard à des photographies documentaires : vie quotidienne dans les villes d’Israël, grande réunion de rabbins en plein air, descente de police, manifestation pour la paix, scène d’inondation... En réalité, toutes ses images sont le fruit d’un travail informatique effectué a posteriori sur les prises de vue : superposition de photographies prises à quelques minutes d’intervalle, perspectives impossibles, dédoublements de personnages... Dilatant l’espace et le temps, les images de Frydlender réintroduisent dans la photographie narration et utopie. Ses univers fictifs vibrent, grouillent de personnages et de vie, tout en étant composés avec une précision théâtrale digne d’un Jeff Wall.
Le chaos selon Rio Branco (Eglise des Frères Prêcheurs)
Dans le cadre idoine de l’Eglise des Frères Prêcheurs, Miguel Rio Branco (né en 1946 en Espagne, vit et travaille au Brésil) a déployé une installation très impressionnante intitulée Cris Sourds. Vidéos hypnotiques projetées sur trois grands écrans, musiques étranges et lancinantes, panneaux de photographies disséminés dans tous les recoins de l’église, néons clignotants et objets inquiétants, composent un dispositif à la fois lugubre et envoûtant qui, d’emblée, donne des frissons. Les photographies sont des fragments de peintures, de sculptures, d’éléments architecturaux d’églises, de scènes de tauromachie, de murs lépreux ou d’entrelacs de câbles électriques... Elles n’ont guère de signification, mais s’adressent, comme l’ensemble de l’installation, directement aux sens et à l’inconscient du spectateur. Une ambiance de chaos et de fin du monde mêlant aux apocalypses du Moyen-Age les images les plus modernes, et dont on ne ressort pas indemne.
Paysages de guerre de Simon Norfolk (Ateliers SNCF)
Une chenille de char d’assaut abandonnée sur le sable irakien, trois blindés démobilisés et repeints de couleurs vives à proximité d’un jardin d’enfant en Israël, un immeuble éventré à l’abandon... Il suffit de quelques détails à Simon Norfolk (né en 1963 au Niger, vit et travail en Grande-Bretagne) pour dire les désastres de la guerre, ses ruines, ses conséquences sur nos espaces de vie et nos représentations. S’il y avait jadis une peinture d’histoire, il y a aujourd’hui une photographie d’histoire (Luc Delahaye...). Dans son sillage, les grands « paysages » silencieux (à l’impact visuel très fort, presque hypnotique) de Norfolk plongent le regard du spectateur sur « l’après », le hors-champ, les traces fragiles et les avatars insidieux de la guerre.
Mathieu Bernard-Reymond : de doubles en troubles (Ateliers SNCF)
A travers ses images, Mathieu Bernard-Reymond (né en 1976 à Gap) transforme le réel le plus trivial en figures imaginaires et étranges. Cette métamorphose n’a, de prime abord, rien d’évident : sa série Intervalles, par exemple, est constituée d’images de lieux touristiques, en bord de mer ou à flanc de montagne, où l’on voit fourmiller le petit peuple heureux et ordinaire des vacanciers. Ce trompe-l’œil se dissipe bientôt quand on s’aperçoit que certains personnages apparaissent plusieurs fois sur une même photographie. Le photographe a, par procédé informatique, détouré puis « collé » sur un même fond plusieurs individus saisis à différents moments de leurs déplacements. La logique visuelle est bouleversée : des intervalles de temps distincts viennent se télescoper sur une même photographie, considérée habituellement comme la représentation d’un instant unique. Les sujets se démultiplient en deux, trois, quatre (voire plus) doubles coexistant, se croisant ou semblant même parfois discuter entre eux ! Chez Bernard-Reymond, l’étrangeté naît de la lumière blanche et non de l’obscurité, de la banalité du réel, de la torsion du principe d’identité et des fausses transparences. Ce qui vient doubler la réalité (la photo), est aussi ce qui vient la troubler.
Collection Hundt : le portrait sous tension (Espace Van Gogh)
De The Dream d’Imogen Cunningham (sa première acquisition) à Winterreise de Luc Delahaye (son acquisition la plus récente), la collection de W.M. Hunt compte environ un millier d’images traversant l’ensemble de l’histoire de la photographie (Avedon, Mapplethorpe, Brassaï, Brandt, Witkin...). L’exposition à l’Espace Van Gogh intitulée « No Eyes » présente quelques 300 oeuvres (des portraits essentiellement) issues de cette collection, caractérisée par l’absence paradoxale de regard chez le sujet photographié. Le regard est en effet toujours absent, tronqué, masqué, « flouté », clos, détourné, voire révulsé ou « distordu ». Cette absence troue littéralement l’image, déstabilise et angoisse notre perception : il n’y pas d’échange de regards avec le sujet photographié, l’autre ne répond plus, notre propre regard tombe dans un abyme, une impasse, une énigme sans écho. Ces photographies (plasticiennes, classiques, abstraites ou amateurs) sont autant de variations sur l’impossibilité du portrait et du réalisme en photographie. Ici, le portrait photographique n’est plus un miroir rassurant, mais un miroir brisé diffractant l’inquiétante étrangeté de la figure humaine. Une exposition aussi fascinante que dérangeante.
Autres expositions à ne pas manquer : l’ensemble des expositions des Ateliers SNCF, Marco Cravo Neto au Musée Réattu, Joan Fontcuberta au Cloître Saint-Trophisme, les expositions de la Galerie Vu au Capitole, Keld Helmer-Petersen à l’Espace Van Gogh, Pentti Sammallahti à la Chapelle Saint-Martin du Méjan.

Jean-Emmanuel Denave

Rencontres d’Arles 2005, 55 expositions jusqu’au 18 septembre. Tel. : 04.90.96.76.06.
sur le net
Catalogue des Rencontres aux Editions Actes Sud, 325 pages, 40€.