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FLORENCE LOEWY, libraire spécialiste des livres d’artistes
Florence LOEWY nous accueille au sein de sa librairie également lieu d’exposition, où les livres habitent l’espace du sol au plafond. Rencontre avec une passionnée.

 Qu’entendez-vous par « livre d’artiste » ?

Cette notion entraîne des querelles qui durent depuis longtemps. La France a une grande tradition de livre illustré réalisé avec les artistes (un poète et un peintre par exemple), qui se présente sous une forme de dialogue texte-image. Pour d’autres, il est exclusivement un livre que l’on ne peut qualifier « d’artiste » avant les années 1970, c’est une conception « pure ». Il s’agit d’un livre conçu par un artiste plasticien, auto-diffusé, auto-édité, où l’éditeur n’a plus aucun rôle. Les moyens les plus ordinaires sont utilisés (offset, photocopie) et ce type d’ouvrage est une œuvre à part entière où il n’y pas cette relation poésie-peinture par exemple. L’artiste l’utilise comme un médium à part entière pour exprimer une idée adaptée à la forme de l’ouvrage. Ce sont donc des objets très différents de ce que j’appellerai le « beau » livre, l’ouvrage de bibliophilie. Hors, aujourd’hui, certains continuent à appeler « livre d’artiste » les ouvrages de bibliophilie qui sont presque leur antithèse. Ces derniers sont faits pour préserver ou mettre à l’honneur une sorte d’artisanat, comme la typographie, la belle impression, l’utilisation de papier fait à la main. C’est un ouvrage à tirage limité. Il est un regard tourné vers le passé mais l’on trouve ça beau et c’est d’emblée un ouvrage de collection.

 Alors, doit-on parler de livre d’art ou de livre sur l’art ou de livre d’artiste ?

C’est vrai, il faut savoir de quoi l’on parle et il y existe des confusions. Je ne suis pas contre ni l’une ni l’autre de ces approches, j’aime faire des ponts entre les choses et ne pas en définir une par rapport à une autre qui l’aura précédée, je pense que tout peut coexister. Il y a de la richesse dans toutes les formes d’expression. Si on parle des livres d’artistes des années 1970, il n’y a aucune barrière d’argent, ils sont accessibles à tous et tirés en grande diffusion, sans être dans une logique industrielle de livre d’art. 1000 exemplaires c’est déjà beaucoup pour ce type d’ouvrage par rapport à ceux dont les tirages n’excèdent pas 30.

Si on parle des livres qui se définissent comme objet de collection, utilisant des procédés de fabrication coûteux comme la lithographie, la sérigraphie, la typographie, cela devient une question de moyens. Des collectionneurs préfèreront acheter des livres chers et les livres moins chers seront plus destinés à une clientèle plus jeune, qui parfois n’aime pas non plus l’objet de luxe mais reconnaît souvent que c’est aussi par manque de moyens. C’est aussi une affaire de goût.

Je viens de la bibliophilie et du beau livre et j’ai été déçue car tout en connaissant et appréciant les livres de la première moitié du siècle, je voulais me tenir au courant de ma génération d’artiste. J’ai été amenée à rencontrer ces petits livres des années 70 et donc tenté d’amener mes clients bibliophiles vers ces ouvrages, mais cela n’a pas marché. C’est une question d’image de produit de luxe, de rareté. Qui plus est, dans le livre des années 70, j’ai aussi affaire au collectionneur. La logique est finalement presque identique, même si on ne parle pas des mêmes objets et de la même économie. Je considère mes clients comme des collectionneurs avant tout, même pour des livres à 15 €. Je voudrais bien que cela évolue, mais il y a aussi le fait que le livre d’art contemporain s’adresse d’abord à celui qui connaît l’artiste et son travail.

 N’est-ce pas non plus une question de mentalités ?

Effectivement, certaines personnes sont restées figées sur une certaine conception de l’art et connaissent très mal l’art contemporain. Elles vont acheter des ouvrages sur des peintres devenus aujourd’hui des classiques. Ce ne sont pas des gens très aventureux, ils ne prennent pas de risques, ils veulent quelque chose de catalogué, d’entré dans l’histoire. Ils vont vers l’Ecole de Paris, les artistes américains des années 70. Il faut dire que dans l’édition de luxe, la relève américaine est très importante à partir des années 1970. Il y avait une tradition bibliophilique très riche en France et à partir des années 1970 beaucoup d’ateliers d’impression et d’éditeurs ont pris le relais aux USA avec des artistes qui, avec leur économie et leur marché sont devenus mondialement connus. En France, le phénomène est sclérosé. Il continue à y avoir une production de livres de bibliophilie mais c’est souvent avec des artistes dont on n’entend pas beaucoup parler en dehors du livre. C’est quelque chose que je rejette. Je m’intéresse avant tout au travail de l’artiste et non au livre en tant qu’objet. Je veux savoir si l’artiste a développé un travail qui m’intéresse en dehors du livre.

 Comment choisissez-vous les artistes dont vous proposez les ouvrages ?

Beaucoup de facteurs entrent en jeu. Il y a bien sûr l’œil, l’intuition car c’est un métier très personnel, très subjectif. Mais dans un but commercial, nous devons aussi surfer sur un marché international alors parfois nous ne prenons pas de risques en choisissant des artistes reconnus par l’institution car malheureusement la plus grande partie de nos clients sont plutôt institutionnels. Il y a peu de collectionneurs privés. Pour entrer dans un musée, il doit déjà y avoir des œuvres de ces artistes dans les musées. Cela coupe la voie à de jeunes artistes peu reconnus, mais nous prenons parfois des risques et présentons aussi ces artistes. Nous pouvons apprécier des gens qui travaillent le texte comme matériau, la photo, le dessin et nous restons ouverts car quelle que soit la technique ou le prix, nous montrons un large éventail.

 Comment est organisée la promotion de ces livres ?

Cela reste très peu médiatisé, très confidentiel. Plusieurs tentatives de salon n’ont pas marché. Les livres d’artistes ont toujours été présents dans les salons mais c’est le parent pauvre. Le livre d’artiste ordonne un rapport très intime, on n’exhibe pas sa collection. Une tendance actuelle des collectionneurs est de s’exhiber en tant que collectionneur d’art contemporain, c’est un peu la mode. Ce n’est pas du tout ce que je fais avec mes livres. En réalité, la promotion se fait quand il y a une exposition sur le sujet ou une manifestation comme celle du Lieu Unique à Nantes (nb : Le livre et l’art, les 24, 25, 26 mai). Nous sommes cependant complètement marginalisés. En effet, le livre d’artiste ne fait pas partie des préoccupations du Syndicat National du Livre, organisateur de la manifestation car ce n’est pas un marché porteur. En ce qui nous concerne, notre site Internet fonctionne bien et fait une certaine promotion
 Le destinataire de ce type de livre est à la fois à celui qui veut découvrir mais aussi le passionné, voire l’esthète, comment faire ?

C’est bien le problème et je sais bien que cela paraît obscur pour celui qui ne connaît pas l’art contemporain. Le problème est là, nous nous adressons à ceux qui connaissent déjà et ne savons comment rendre tout cela accessible à tous. C’est pour cela que je me rends au Lieu Unique. Je réalise ainsi un travail de missionnaire car les livres que nous proposons ne peuvent pas se trouver facilement. Nous luttons aussi pour des conditions d’exposition car il nous a été demandé de ne pas mettre nos livres en vitrine, cela allait à l’encontre de l’esprit de la manifestation. Or, beaucoup d’éditeurs ont refusé de nous prêter les livres si nous n’avions pas de vitrine. C’est un cercle vicieux. Il est vrai que l’on peut difficilement feuilleter un livre sous vitrine et je pense qu’un livre doit être pris en mains, mais quand on vous confie un livre de 2000 €, c’est un problème. Cependant, il existe des livres d’artistes, œuvres à part entière, non des catalogues et qui expliquent le travail de l’artiste. Ils valent entre 10 € et 50 €. Le public est aussi très demandeur de catalogues car il a envie d’en savoir plus sur l’artiste, envie de lire le texte d’un critique. On retrouve alors la distinction entre amateur et collectionneur de ce type d’objet particulier. Mais il est vrai que l’on n’a pas encore touché tout public.

 Comment considérez vous les catalogues ?

La frontière entre le catalogue et le livre d’artiste est de plus en plus difficile à définir car beaucoup d’artistes manient la mise en page sur ordinateur. Dès que leur maquette de leur catalogue est réalisée, on peut considérer que ce sont des livres d’artistes. Encore une fois, des puristes diront qu’il faut faire la différence entre catalogue et livre d’artiste. C’est parfois plus rassurant pour l’amateur, pas forcément collectionneur, de trouver un catalogue qui lui explique le travail de l’artiste ; alors que les livres d’artistes sont souvent des livres sans texte, qui ne sont pas vraiment des ouvrages pédagogiques.

 Qu’allez-vous donc chercher à la manifestation Le Livre et l’Art, à Nantes ?

Nous avons la responsabilité du secteur « livre d’artiste ». C’est très plaisant de se sentir nomade, de changer d’horizon et de public. L’année dernière n’a pas été un succès commercial pourtant nous avons vu plus de monde que dans notre librairie. Notre objectif serait qu’en acceptant de jouer ce jeu de « l’art pour tous » si j’ose dire, cela porte ses fruits. Capter ces nouveaux acheteurs reste le pari. Je ne sais pas si ce sont des collectionneurs, mais il ne faut cependant pas oublier la notion de plaisir dans cette réflexion.

Librairie « Books by artists », 9-11 rue de Thorigny, Paris 3e.
Du mardi au samedi de 14h à 19h.
Sur le net :
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Entretien réalisé par Pascale Orellana
pour art-contemporain.com.