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« Qu’est-ce que tu fluxes...pour les vacances ? »
A Dunkerque, l’été sera résolument Fluxus. Au Frac, dans les vitrines des magasins de la ville, à la Mairie de Malo ou au Casino, on ressuscite l’esprit du mouvement Fluxus en en réactivant les propositions et en proposant des variations nouvelles.

Si Fluxus n’a jamais été une « école » artistique précise, son esprit souffle encore aujourd’hui sur la création artistique : « (Fluxus) apparaît aujourd’hui comme le réservoir d’idées le plus fertile des quarante dernières années », écrit à ce sujet l’historien de l’art Bertrand Clavez*. De là l’idée de proposer une relecture de Fluxus comme mouvement certes hétérogène, mais générateur d’audaces auxquelles la création contemporaine doit beaucoup !
Multipliant les lieux d’intervention avec une volonté d’éclectisme très « Fluxus », le Frac Nord-Pas de Calais, accompagné de l’Université du Littoral Côte d’Opale et de l’Association Rock’n Roll Charity Hospital, investit des lieux-phares de la ville, dans le souci affirmé de proposer au public une rencontre directe et ludique avec l’art. Et Fluxus se prête a priori particulièrement bien à ce type de projet, dans son esprit néo-dada et iconoclaste, promoteur de l’art total (l’art, tous les arts, dans la vie... et inversement), de l’œuvre participative (l’ancêtre de notre fameuse « interactivité ») et de la performance décalée. De John Cage à Robert Filliou, de Joseph Beuys à Benjamin Vautier, Fluxus, c’était, et c’est encore, tout et son contraire, dans un joyeux chahut de hasards et d’expérimentations.

Parmi toutes les manifestations réunies sous le titre « Mais qu’est-ce que tu fluxes ? » (voir en fin d’article), «Papillons et bulles de savon » présente au Frac jusqu’au 27 Août quelques unes des pièces marquantes dont dispose le fonds, auxquelles s’ajoutent des œuvres vidéo plus récentes, témoins d’une sorte de filiation, ou tout au moins d’une poésie de l’absurde commune à tous ces artistes de générations différentes.
Il y a là certes une vitalité affichée, jusque dans le titre choisi pour cette exposition, emprunté au Zarathoustra de Nietzsche.**Mais aussi une économie de moyens, de démonstrations, et de médiation qui place cette exposition sur le fil ténu entre la gageure et le sérieux du propos, entre évènement et non-évènement, art et non-art, sens et insignifiance, comme si du fait que l’art et la vie puisse se confondre résultait une banalité de l’art et non une vie en forme de chef d’œuvre.
Le pari de Robert Filliou selon lequel « l’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art » n’est pas si facile à gagner. Car il faut encore pour cela que l’art laisse une empreinte suffisamment profonde dans la mémoire et la sensibilité. Et les propositions Fluxus sont parfois aussi légères et éphémères que des bulles de savon...
Ici, on joue de l’absurde, du non-sens, du drolatique, on retourne ou détourne la gravité du fait, on distancie, et le sens du second degré est indispensable...
Posées simplement contre le mur, deux baguettes de bois reliées par quelques ficelles s’avèrent être une canne « Pour pêcher à deux la lune », œuvre de Robert Filliou, violemment métaphorique, et exemplaire : de ce que le cartel est partie intégrante de l’œuvre qui en tire sa force, réactivant une fois de plus les problématiques muséales autrefois crûment posées par Duchamp.
Bien mis en valeur par un judicieux choix de spatialisation, les « Ten Events » de George Brecht offrent littéralement un parcours de presque-rien en presque-rien, de (non) évènement en (non) évènement, signifiés par des panneaux transparents sur lesquels rien ne s’affiche, mais architecturant néanmoins le lieu, presque comme par accident : là réside l’évènement...
Très sensible, drôle et poétique, un « tableau malade » d’Erik Dietman, dont le travail joue souvent des référentiels convenus de l’histoire de l’art, jouxte une marelle-croix de Filliou, affirmant encore le credo à double sens de l’entreprise Fluxus, « Le jeu de Vi(d)e », auquel pourra renvoyer le très ludique et distancié « Jeu de vie » de Jean-Jacques Rullier, installé dans la « Flux-boutique ». Là aussi, on retrouve cette proximité entre le jeu (il s’agit d’un véritable jeu) et la vie, en ce que sa banalité peut receler de micro-évènements, dérisoires et essentiels à la fois, surgissant du hasard comme d’un coup de dés...

A voir aussi, comme en droite ligne de l’esprit « Fluxus », des vidéos récentes d’artistes développant un solide sens de l’absurde et de l’inutile, tel ce « centre d’entraînement pour retourner au Pilat ou à Saqqarah» de Régis Perray. Sisyphe, l’artiste y déverse inlassablement des seaux de sable pour faire et défaire des dunes. Dans « Vélo », Samuel Buckman et Didier Cattoen suivent, cercueils sur le dos, un improbable parcours dans le Nord de la France, sous les regards médusés des passants.
Enfin, ceux qui l’ignorait pourront découvrir qu’avant la publicité pour des plats préparés, les trousses, cahiers et agendas, ou les chèques-cadeaux d’une enseigne « révolutionnaire » bien connue, un dénommé Benjamin Vautier, dit Ben, fut un artiste à l’humour dada ravageur. Ce fut lui qui, en 1963, reçut le « Fluxus tour » à Nice, lui encore qui réalisa les premières oeuvres Fluxus pour l’espace public, lui encore qui développa en France l’idée de l’ « art total ». Une partie de ses archives, confiées au Frac Nord- Pas de Calais, sont ici dévoilées, et c’est avec délectation que l’on s’amuse des cartons d’invitation de la galerie « Ben doute de tout », des stencils datant de 63-64 présentant des jeux pour artistes : « éliminer physiquement le plus d’artistes possible », « pour que le plus copieur gagne »...et de ses déclarations d’art total.


Un parcours « Fluxus » complet mènera le visiteur jusqu’au Casino où l’on pourra voir un ensemble photographique de l’artiste belge Marcel Mariën, puis à la Mairie de Dunkerque Malo les Bains. L’exposition « Art=Vie=Jeu » y présente des œuvres d’artistes proches de Fluxus (Ben, Marcel Broodthaers, Erik Dietman...) dialoguant avec des artistes actuels (Jacques Charlier, Claude Closky, Régis Perray...), sur un thème inspiré du principe d’équivalence de Robert Filliou. Temps de jeu, temps de création, temps de vie, tout s’interpénètre lorsque l’on crée des « œuvres sans importance » sur des sujets aussi ordinaires que les jeux et distractions populaires, dans le désir à peine dissimulé d’y introduire, ou d’en voir surgir, une poésie indicible.

Marie Deparis

*par ailleurs président de l’Association 4T Fluxus, pour la promotion de Fluxus en France.
** « Et pour moi aussi, pour moi qui chéris la vie , les papillons et les bulles de savon, et tout ce qui leur ressemble parmi les hommes me semblent le mieux connaître le bonheur » F. Nietzsche – Ainsi parlait Zarathoustra.


« Mais qu’est-ce que tu fluxes ? »

En mai et juin eurent lieu un certain nombre de manifestations, concerts, performances dans la ville et alentours, dont un remarquable « Parcours vidéo citadin » organisé par des étudiants en Gestion de Projets Culturels de l’Université du Littoral Côte d’Opale.

En juillet et août, on pourra encore découvrir à Dunkerque:

« Papillons et bulles de savon »
Frac Nord – Pas de Calais
930 Avenue de Rosendaël
Jusqu’au 27 août 2005
sur le net

« Marcel Mariën »
Casino de Dunkerque
Place du Casino
Jusqu’au 7 aôut 2005

« Art=Vie=Jeu »
Mairie de Dunkerque Malo-les-Bains
Place Ferdinand Schiepman
Jusqu’au 20 août 2005

Mais aussi, à l’occasion de la réouverture du Lieu d’Art et d’Action Contemporain (LAAC), la collection du lieu, ainsi que des œuvres de Ben et de Daniel Spoerri, mises en depôt par le Frac.
LAAC
Pont Lucien Lefol