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- Interlude 2 : Concrets ? -
Une variation sur la collection du Frac Nord - Pas de Calais
Au Fonds Régional d’Art Contemporain de Dunkerque, l’« interlude », conçu comme une respiration entre deux évènements majeurs, permet au public de découvrir des aspects méconnus de la collection, ou d’en revoir en un accrochage nouveau les œuvres majeures. « Interlude 2 : Concrets ? » se propose donc, dans une scénographie aussi épurée que son contenu, de sensibiliser le public à des formes d’art minimalistes, peu montrées, parfois difficile d’accès et cependant très présentes dans la collection du Frac Nord – Pas de Calais.

Art « concret » donc, terme étrange si l’on considère que la plupart de ces œuvres sont d’une abstraction absolue toute en monoteintes et géométrie, d’où le point d’interrogation paraphant le titre de l’exposition. « Concret ? », oui, parce qu’ici, tout est dans la matière, rien n’est ailleurs : ni sentimentalisme, ni narration, ni figure, rien que la forme, la couleur, la matière, la surface. Tout est là : « Tout ce qui est à voir est ce que vous voyez » aurait dit Franck Stella. Concret, du nom du mouvement initié par Théo Van Doesburg, et qui se veut sorte de fil conducteur de cette exposition présentant une sélection rigoureuse d’œuvres minimales, conceptuelles ou constructivistes à la réalité esthétique détournée du réel.
En ouverture, une œuvre sans titre de Marthe Wéry constitue tout à la fois un hommage à l’artiste du Nord et une concrète entrée en matière. Six panneaux de bois posés au sol alternant couleurs et matériau laissé brut questionnent d’emblée les notions d’espace et de surface. Questions encore que l’on se pose devant le « Duo au sol » de Michel Verjux, installation on ne peut plus minimale puisqu’elle se joue de l’immatérielle et paradoxale présence de la lumière projetée au sol en deux cercles parfaits en dans la plus parfaite absence d’image. Autre œuvre de lumière, installée au coin de la chapelle, l’énigmatique « Untitled(to Harold Joachim) »(1977) de l’artiste d’origine jamaïcaine Dan Flavin use du pouvoir suggestif de la lumière de toute la force des néons qu’il entrecroise, nimbant la pièce et les visiteurs d’un halo coloré modifiant la perception de l’espace. « En rendant l’espace et le spectateur visibles, la lumière, en un sens, les « crée ». », écrivait-il ainsi en 1967.


Les salles d’expositions du Frac, contrastant avec l’aspect extérieur du bâtiment (un ancien hôpital à l’architecture flamande), offrent de beaux volumes et un agencement qui répondent comme en écho à la pureté des œuvres exposées. Au sol, une installation combinatoire de l’américain Sol LeWitt, « Five Open Geometric Structures and their Combinations » (1978/79) résume assez bien le propos conceptuel de son entreprise, et d’une certaine manière, le sens même de la démarche créatrice contemporaine. Lorsque le processus, le protocole de création importe davantage que la réalité tangible de l’œuvre...Ainsi de la « Composition stochastique » de l’artiste hongroise Véra Molnar dont la dimension esthétique relativement réduite (labyrinthes noirs sur fond blanc) naît du hasard (jeté de dé) ou de la nécessité mathématique (multiplication par Pi). Autre adepte de la confrontation de l’art à 3,14..., François Morellet apporte à cette exposition la touche d’humour discrète qui échappera aux non-initiés : une « Brouette » au caractère pornographique dissout dans l’abstraction de deux planches de grands formats disposées...ainsi qu’on peut l’imaginer !
Réfléchissant une imposante série de « monochromes ratés » comme les appelle lui-même Olivier Mosset, un élégant tableau-miroir géométrique d’Andrée Putman rappelle la vocation spécifique du Frac Nord – Pas de Calais d’effacement des frontières entre art et design (propos qui avait été explicité avec succès dans l’exposition « Trafic d’influences » au Tri Postal lors de la troisième saison de Lille 2004). C’est aussi une manière d’inscrire le design dans une histoire de l’art contemporain qui ne saurait faire l’économie de l’objet, technique ou usuel, comme support d’expression plastique, fusse-t-il réduit à sa plus simple expression !
Hommage au constructivisme et aux carrés de Malévitch, une œuvre de Imi Knoebel et un « Quatuor » d’Aurélie Nemours ( récemment disparue) jouent des scansions pour créer des tensions internes.
Enfin, sont présentés un ensemble de livres d’ artistes (Aurélie Nemours, Daniel Buren, Claude Rutault, entre autres, qu’on regrette seulement de ne pouvoir feuilleter !

« Interlude 2 : Concrets ? » est l’occasion d’approcher de manière raisonnée une forme d’expression artistique dont les intentions sont louables mais peut-être difficile à réaliser. Ces œuvres se veulent directement accessibles, car s’adressant à la pure sensibilité, par l’usage unique des formes et des couleurs. Débarrassées d’arrière-fonds symboliques ou narratifs qu’il faudrait comprendre, elles affirment se passer d’explications et s’offrir telles quelles au visiteur. Mais c’est oublier le penchant naturel du visiteur à la narration, qui demande à ce qu’une œuvre lui raconte une histoire. C’est aussi oublier que toute œuvre, aussi conceptuelle ou minimale soit-elle, existe et s’insère dans une histoire de l’art et qu’à cela aussi le visiteur voudra se raccrocher. Alors, si l’enjeu de l’art est bel et bien la libération de la sensibilité, et si ces œuvres ne nous « disent » rien que ce que nous imaginons, le pari est peut-être gagné.

Marie Deparis

"Interlude 2 : Concrets ? "
Du 4 février au 9 avril 2005
sur le net
FRAC Nord – Pas de Calais

930 Avenue de Rosendaël
59240 Dunkerque
Du mardi au vendredi de 10h à 18h et le samedi de 13h à 19h
Visite commentée gratuite tous les samedis à 16h

Remerciement à Olivier Céna