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Tania Bruguera et Lida Abdul

Le Fonds régional d’art contemporain de Lorraine, accueille, loin des clichés médiatiques et de ses filtres aseptisés, Tania Bruguera et Lida Abdul. Si leur art est le lieu d’une expérience où les frontières avec le réel et le politique se brouillent, ces artistes nous invitent à réfléchir au rôle de l’art, notamment via la performance, laquelle est un moyen de transmission de l’exil, du déplacement, de l’émigration.

Tania Bruguera oppose, face à la pensée unique et aux discours manipulés, la réflexion collective. Cette artiste cubaine utilise la performance afin d’engager et d’impliquer le public en le confrontant à une situation, faisant ainsi basculer le regardeur/acteur dans le registre de l’émotion. Pris au piège dans une salle remplie de projecteurs d’une intensité lumineuse insoutenable, agressive, aveuglante, le spectateur est désemparé et semble se retrouver face à un interrogatoire. Puis les projecteurs s’éteignent et c’est l’obscurité avec comme fond sonore le chargement d’un pistolet et une vidéo compilant différents lieux à travers le monde. Cette situation émotionnelle violente permet à l’artiste de travailler avec la peur « car lorsque les gens ont peur, ils sont plus conscients, sont sur le qui-vive et déploient d’autres moyens pour comprendre ce qui est en train de se passer (…) La peur, aussi, est un moyen d’apprendre et c’est une fois que nous savons gérer la peur que nous pouvons être libre ». …Aussi, Untitled est une pièce métaphorique du camp et de tous les dispositifs concentrationnaires. La dimension métaphorique et philosophique de la lumière et de l’obscurité est primordiale dans son travail, ainsi sur une vidéo nous pouvons voir un écran noir avec un point lumineux qui petit à petit s’avère être une vidéo de Fidel Castro. Ici « Fidel Castro est la lumière » souligne t-elle. La force de Tania Bruguera est également de penser à l’adaptation de la performance pour une institution culturelle. Lors du vernissage elle souhaite reproduire la réalité dans un tout autre contexte. Loin des mondanités de l’art, elle cherche à réveiller et véhiculer un sentiment de peur. Pendant que les gens dégustent des petits fours, ils sont surveillés par un vigile accompagné d’un chien, tandis que les nouveaux arrivants subiront une fouille au corps. Le parcours de l’exposition sera soumis aux lois de l’artiste, la performance entravant par-là même ce parcours.
Le public est ainsi directement engagé par le biais de la performance car l’expérience spécifique et intime est le reflet de l’humanité. « Je travaille avec les émotions et la mémoire et avec l’idée de « trace », non au sens historique, mais émotionnel du terme. Je veux que mon travail soit transformé et mémorisé par le public pour que l’œuvre accède au rang d’émotion vécue. (…) Je voudrais que mon travail ne soit pas de l’ordre du voir mais du souvenir » déclare t-elle.
Le point d’encrage de ces deux artistes est le « le corps comme mémoire » tel que l’explique Lida Abdul. A travers la photographie, la vidéo et la performance, cette dernière questionne la relation du corps à l’espace environnant. Ainsi le sentiment d’appartenance à une communauté, via la mémoire, se retrouverait dans le lieu et l’architecture mais également et surtout dans les corps qui conservent une mémoire inconsciente de la souffrance et de la violence. Dans sa vidéo What we saw upon awaking, présentée pour la première fois au Frac, Lida Abdul filme un groupe d’homme vêtus de noir et munis de cordes, telles des tentacules, tentant d’abattre les ruines d’un édifice bombardé. …Cette vidéo silencieuse et lente nous invite dans une danse effrénée d’hommes dont l’opération semble vaine, la façon de filmer impliquant le regardeur. Une pierre tombe et est inhumée à même la terre.
Pour l’artiste afghane qu’elle est, née à la veille de la première guerre contre les occupants soviétiques et témoin de la plus récente contre les Talibans, la chute, le déracinement, l’usure et finalement la mort sont les figures que l’artiste questionne de manière permanente, avec en contrepoint celles de la reconstruction et de la vie affirmée. Une sélection d’actions filmées est présentée à titre documentaire permettant de souligner l’importance de la performance dans le travail des deux artistes. Dans une de ces vidéos, c’est la photographie d’un parent mort à la guerre qui sort lentement de l’orifice buccal et que la langue va maintenir comme sur un présentoir précaire. Cet organe réceptionne ainsi les images de mémoire et leur sert de sépulture provisoire avant de les rendre à nouveau visibles. Comme Tania Bruguera, elle souligne l’importance de porter un regard sur notre réalité immédiate. Il est à noter qu’il est primordial pour cette artiste de réaliser ces œuvres dans son pays d’origine, avec les conséquences que cela implique. Elle se définit à ce propos comme « un poisson se faufilant au travers des eaux troubles ». Lors du vernissage, Lida Abdul procède à la réactivation, pour la première fois en Europe, de Ice Performance dans laquelle l’artiste frotte un bloc de glace sur un tapis afghan, enregistrant le bruit produit par cette action.

D’autres artistes viennent compléter la ligne directrice de cette exposition. Emily Jacir, artiste palestinienne d’origine mais détentrice d’un passeport américain se fait citoyenne du monde dans la série Where we come from. Cette artiste a posé la question : « Si je pouvais faire quelque chose pour vous, n’importe où en Palestine, qu’est-ce que ça serait ? ». Cette question fut posée à des personnes exilées ne pouvant retourner dans leur pays. …Manger, rapporter des spécialités culinaires, jouer avec des enfants de Jérusalem, signer un cahier de condoléances, réconforter des proches, c’est ce que nous livre les textes et photographies de l’artiste.
Dans sa vidéo 5 minutes pour rassembler l’essentiel, Renaud Auguste-Dormeuil film dans leurs appartements, les mouvements et choix de personnes invitées à réunir dans un temps limité, les objets qu’elles emporteraient en situation d’urgence.

Dans ces œuvres, les artistes semblent mettre à l’honneur la distanciation. L’artiste est défini comme « mandataire d’une cause » selon les propos de Béatrice Josse, Directrice du Frac Lorraine. L’approche de ces deux femmes est donc de mettre le corps en question, le corps comme souvenir individuel et collectif. Pour reprendre les propos de Simone de Beauvoir dans son ouvrage Les Mandarins, si « L’art est une tentative pour intégrer le mal », il s’agit pour Tania Bruguera et Lida Abdul, non pas de témoigner mais d’agir.



Sandrine Diago


Horaires et accès

« Maintenant, ici, là-bas »
Du 16 septembre au 5 novembre 2006, de 12h à 19h, du mercredi au dimanche, le jeudi de 13h à 20h.
Fonds Régional d’Art Contemporain de Lorraine
1 bis rue des Trinitaires
57000 Metz
Tél. 03 87 74 20 02
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