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Seul ensemble

Bien caché dans les hauteurs du Panier à Marseille, le Frac Provence Alpes Côte d’Azur cultive la curiosité. Le spectateur qui y pénètre est pris à partie. Partenaire Particulier, l’exposition concoctée par Claire Moulène et Mathilde Villeneuve, lui offre un itinéraire exclusif «d’installation à spectateur unique» résistant à une lecture univoque: chacun des dispositifs s’adresse ainsi à un personnage solitaire pour refléter et répercuter son individualité et ses particularités. Le sens de la visite est dans ce dialogue intime. , dans le jeu de regards entre l’artiste — comme canal original — et un visiteur seul ; complices parce qu’isolés dans un monde morcelé. Le parcours singulier mène au personnel en dressant une cartographie irrégulière où l’essentiel se niche dans les interstices qui délimitent une aire individuelle, une atmosphère confidentielle. Puis, le face-à-face avec chacune des expériences artistiques donne libre cours à un plaisir solitaire et ludique.


C’est la boîte de bois d’Olivier Dollinger qui accueille le premier regard. L’architecture brute d’un caisson divisé en deux cellules abrite Spirit voice – On air. A l’intérieur : une table ronde, un verre, des petits bouts de papier qui représentent chacun une lettre ou un chiffre puis un micro. Par une vitre sans tain, l’on aperçoit la cabine attenante où les entretiens entre le médium et les esprits sont enregistrés puis diffusés en l’absence de l’un comme des autres. Sur rendez-vous, ces séances de spiritisme poursuivent une confidence entre deux mondes, passerelles entre le visible et l’invisible. L’artiste y voit « une unité de production mobile d’expériences singulières, un espace de communication avec le passé ou l’avenir, une plateforme d’extension des frontières entre réel et surnaturel ». L’ensemble convie le sourire aux lèvres, convoque l’inquiétude de la limite entre jeu et foi.
En regard, la cellule d’Absalon, incarcéré dans un écran télé. En revisitant l’espace utopique du modernisme, l’artiste exprime son échec, ses réels enfermements. Sa proposition d’habitation d’un blanc livide, Solutions, intensifie le sentiment de claustration, entre déréliction et méditation. Son mode d’emploi temporisé d’un individu isolé se lit, à distance, comme résistance à toute consigne.


Plus loin, Francesco Finizio, décline pourtant ses consignes. Son Pacemaker, une valise accompagnée d’un magnétophone, propose à chacun de déambuler en faisant résonner les battements de son cœur, divulguant simultanément et dans un même mouvement émotions et sons. Tandis que dans une autre salle, son Accumulator, monolithe orange vif doté d’une simple fente, recueille les valeurs, pièces et plaisanteries, érigeant ainsi un face-à-face solitaire et insolite. Avant que l’œil ne soit happé par le cliché de Patrick Everaert. Celui-ci met en scène un homme énigmatique, transformé en rat de laboratoire fantomatique. Déconcertant collage d’images qui évoque à la fois célérité et immobilité, dans un univers déchiré de lignes laissant l’être exsangue. Les collages sonores de Tatiana Trouvé accompagnent la contemplation. Son Module d’attente, fait d’une superposition de formes plastiques aux couleurs électriques, accueille mollement le visiteur, assis ou couché. Mémoires d’impatiences, les distorsions de sons bercent. Ce flux du temps perdu inonde l’espace, comme il éloigne la vacuité pour l’artiste. Grâce à la finalité de son activité d’enregistrement, elle crée une banque de données presque charnelle de ses moments d’attente.
Même désir interdit illustré par Macelline Delbecq. Avec One, un livre unique séquestré derrière une vitrine. Son écriture invisible appelle le geste du visiteur qui, pour découvrir le récit inédit, rédigera une proposition sensationnelle à l’artiste. Jeu d’écrit et d’envie, dont l’objet est prisonnier. Même curiosité exacerbée dans l’œuvre de Loris Gréaud. La projection d’un film dans la dernière salle de l’exposition appelle l’attention, mais toute indiscrétion fait cesser son émission. Des détecteurs de mouvements arrêtent le film en noir et blanc, laissant vide les blocs blancs servant la diffusion.
Parce que le bizarre est impossible, parce que l’idéal est bohème, chacune des installations de Partenaire Particulier interroge donc la relation de l’homme à lui-même et de l’artiste au monde. Retranché, figuré, ce lien est un joug singulier, un ciment complice. L’homme privé est un allié, cavalier seul associé à l’œuvre, intégré à une danse originale et paradoxale.

Gwenola Gabellec


Partenaire Particulier
Au Frac Provence Alpes Côte d’Azur

Jusqu’au 22 avril, du lundi au samedi de 10h à 12h30 et de 14h à 18h.
1, place Francis Chirat
13002 Marseille
04 91 91 27 55