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Théâtre des opérations : pièce à conviction ?
Quand le théâtre perd son double…

Après le centre photographique d’Ile de France, la maison de la culture d’Amiens et le Frac-collection Aquitaine, l’artiste belge Michel François propose au Frac Haute-Normandie, en collaboration avec Richard Venlet, le quatrième volet de son « Théâtre des Opérations ».

Un essai de mise en scène directe, un redéploiement singulier des œuvres, une réécriture constante du scénario dans chaque lieu investi, signent la volonté première de l’artiste de faire de son théâtre le chantier expérimental d’un jeu de miroir entre réalité et fiction, nature et artifice, vérité et illusion.

Michel François scrute et met en scène les métamorphoses d’un fait réel en spectacle fictionnel et pose par là même, la question du statut, de la place, de la pérennité d’une œuvre d’art et de son recyclage dans une société-marchandise: zapping sur l’errance interprétative et sur la théâtralisation d’une information, d’une image ou d’un objet.
L’artiste expose, par exemple, une plante (une agave monumentale) dont il projette l’image sur un mur adjacent. Mais, ce dialogue entre l’organique et l’ombre figée n’est que le simple rappel des ready-made duchampiens. En effet, le ready-made est une œuvre théâtrale, une fiction fabriquée par l’artiste, il est la réalité même. Il n’est pas ressemblance parfaite à un objet, il est l’objet. Pas de surprise…
Plus intéressante, la vidéo « Hallu (déjà vu) » montre deux mains manipulant un papier d’aluminium froissé aux formes étranges, presque familières en constante reconfiguration. Leur curieuse symétrie incite le spectateur à reconsidérer la réalité de ce qu’il perçoit et devine, au bout d’un moment, le procédé d’illusion utilisé par l’artiste : une image scindée en deux et mise en miroir.
Le reformatage, la dénaturation, la réactivation et la circulation des images sont également les thèmes de la pièce de Michel François. Produites en tirage unique, sous forme d’affiches tapissées sur les murs ou librement distribuées au public, elles nourrissent le développement d’un regard critique sur la valeur intrinsèque d’une œuvre d’art.

La critique ouverte et paradoxale du réel et de ses représentation entend ainsi placer le visiteur au cœur de l’expérience, dans une communication directe avec la nature des œuvres. A l’étage, la nudité de l’espace transformée en décor de projecteurs lèvent le rideau sur l’ensemble de l’exposition et révèlent les artifices et les procédés d’illusion tout en créant une mise en abîme amusante et un jeu de miroir explicite. Les différents niveaux de regard sont mis en perspective ; le spectateur est tour à tour voyeur ou acteur involontaire du dispositif.

L’opération théâtrale reste néanmoins précaire dans la forme même si le public est placé au centre de l’action, enveloppé et sillonné par elle.

En un mot, le théâtre de Michel François aurait pu devenir une sorte de démonstration expérimentale de l’identité profonde du concret et de l’abstrait, du réel et de la fiction mais il n’est qu’une opération, une pièce sans conviction dans sa réalisation.



Julie ESTEVE

MICHEL FRANCOIS - Théâtre des opérations
Jusqu’au 11 décembre 2005
FRAC HAUTE-NORMANDIE

3, place des martyrs de la Résistance
Sotteville-lès-Rouen (76)
Tél : 02 35 72 27 51
sur le net