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Bis repetita placent : Les choses répétées plaisent.
Deux expositions plutôt qu’une.

L’espace d’art contemporain-Rurart et le Frac Poitou-Charentes se sont associés pour présenter une exposition à découvrir en deux temps autour des enjeux et de pratiques liées à l’idée de répétition dans l’art contemporain. Ces deux lieux, marqués par un contexte géographique singulier, exposent des œuvres issues de diverses collections de fonds régionaux d’art contemporain.
L’espace d’art contemporain--Rurart est situé en zone rurale, à 30 km de Poitiers au sein d’un important complexe agricole ( lycée et exploitation). Il est un modèle de ce que peut être une action originale de sensibilisation culturelle. Espace d’exposition doté également d’un espace culture multimédia, il s’inscrit au cœur d’un réseau d’échanges et de projets artistiques pour la plupart menés à partir des établissements scolaires agricoles de la région : programmation d’expositions régulière, résidences d’artistes (Cheikhou Bâ actuellement), mais aussi développement d’un réflexion sur la mondialisation, l’environnement et le développement durable. Cette parcelle de terre, qui paraît si isolée, sert à une culture ouverte sur le monde, consciente de ses diversités, plus attachée à partager " des territoires " qu’un quelconque " exotisme ".
Le FRAC Poitou-Charentes se trouve quant à lui au cœur du quartier piéton d’Angoulême dans un hôtel particulier de la Renaissance. Qualité encombrante ou valeur ajoutée, la spécificité architecturale du lieu implique une relation inattendue entre l’espace, les œuvres et le public. Elle exclut de ce fait que cette deuxième exposition, loin de se concevoir comme une réplique exacte de la première, en soit une ennuyeuse surenchère.

De la répétition comme principe de variation critique
D’un site à l’autre, l’exposition est conçue comme un ensemble qui n’impose pas de hiérarchie de parcours. Si la nature de l’exposition, liée à la diffusion des collections publiques, ne réserve pas vraiment de surprises dans l’occupation de l’espace ni dans le choix des artistes à peu près tous confirmés, les œuvres choisies déclinent sous un angle critique un processus actif et pertinent de l’art contemporain : celui de la répétition et de ses dérivés symboliques. Loin du cycle absurde dont elle peut être le synonyme, la répétition ouvre sur de nombreuses possibilités d’expérimentation et de réflexion. Reproduction, réplique, redite, accumulation, recréation à partir de modèles existants sont autant de phénomènes (ou de variations de langage) que les artistes s’emploient ici à explorer.

Le motif repris se présente ainsi comme un champ illimité, tout comme les modalités de cette reprise et les intentions artistiques qui la sous-tendent. Il peut s’agir d’un motif pictural abstrait ou décoratif (Empreintes de pinceau n°50 à intervalles réguliers de 30 cm de Niele Toroni, les Flower paintings de Jim Isermann) aussi bien que d’une réalité physique insaisissable (la pluie Barrée et la Pluie seule de Philippe Tosani) ou encore d’une pratique sociale comme la peine de mort. La violence et l’esthétisation formelle de sa banalisation se trouvent réunies dans la sérigraphie des Chaises électriques de Warhol (Electric Chairs). Les instruments de barbarie sont traités de la même façon que des stars ou des produits de consommation. La répétition introduit alors une distance avec le sujet qui n’en devient que plus dérangeant. Jean-Louis Garnell choisit quant à lui de décontextualiser des catalogues d’exposition de leurs circuits d’impression et de reproduction. A partir de ceux-ci, il réalise un assemblage de monochromes qui insiste sur la démultiplication de l’objet en tant qu’image et non plus simplement en tant qu’instrument de connaissance.
Les œuvres jouent bien souvent sur un enchevêtrement possible d’interprétations et de significations, toutes renforcées par leur cohabitation. Ainsi répéter n’est-il pas paraphraser. Dans la série des Mountain, Hans Peter Feldmann a rehaussé de couleurs à chaque fois différentes des photocopies noir et blanc de paysages identiques. Partant de l’idée de collection, chaque exemplaire est à la fois même et différent, et c’est dans ce maigre interstice que la répétition permet de découvrir de troublantes réminiscences d’images connues, empruntant au sublime ou au kitsch.

D’autres artistes vidéastes se servent de la répétition comme motif humoristique, parodique ou burlesque. Pierrick Sorin, en Sisyphe ensuqué, rejoue la scène de son propre réveil dans un éternel recommencement ou l’amorce d’une œuvre que les prises successives transforment en ratage. Cette succession de Réveils difficiles est également un clin d’œil au " Longtemps je me suis couché de bonne heure " de Marcel Proust. Répéter peut aussi s’entendre au sens de citer. Mais la citation, ici implicite et combinée à d’autres, renvoie plus à ce que Nicolas Bourriaud nomme " une culture de l’usage des formes et de leur mise en commun " qu’à un " art d’appropriation " fondé sur l’autorité d’une référence.

Etienne Bossut est plus explicite avec son installation Parthénon bidon qui propose une fausse copie de ruines romaines à partir de bidons en plastique. Cars Cars, vidéo de Josef Robakowski, présente en un plan continu un défilé de voitures que l’artiste dénombre depuis sa fenêtre, suggérant son ennui ou sa difficulté à inventer.
Lettres et mots, voix et rengaines de musique pop diffusées par les vidéoclips de Michel Gondry se font écho- malgré les 100 km de distance qui séparent Rurart du Frac- pour mettre en évidence les propriétés rythmiques du langage nées de la répétition de fragments sonores ou visuels. On trouvera aussi, dans l’espace multimédia de Rurart, à côté des vidéos (on regrettera paradoxalement cette discrimination par genres), des travaux d’artistes qui explorent le web et la dimension interactive et virtuelle de ce nouveau médium.

Quid du principe de plaisir ?

L’exposition met en exergue sur ses deux sites la façon dont les œuvres produisent du sens à partir d’un processus de répétition qui repose sur la prolifération sémantique plutôt que sur la restriction thématique. Sa manière de le démontrer s’appuie plus sur un dispositif appliqué répondant à une intention pédagogique avec des outils adéquats (notices, visites, conférences) que sur une intuition poétique qui miserait davantage sur l’instantanéité de la réception. De ce point de vue, la répétition, comme mode d’apprentissage ou mode de transmission dont les commissaires évoquent la fonction structurante, apparaît comme un beau sujet d’école, au sens étymologique du terme, et qui renvoie à la mission de sensibilisation dont ils sont les garants.

Flore POINDRON

Bis repetita placent : du 23 février au 10 mai 2005

Avec : Carl André, Francis Baudevin, Etienne Bossut, Claude Closky, Trisha Donnely, Hans-Peter Feldmann, Jean-Louis Garnell, Michel Gondry, Jim Isermann, Pierre Joseph, Claude levêque, Urs Lüthi, Didier Marcel, Jozef Robakowski, Allen Ruppersberg, Pierrick Sorin, Niele Toroni, Andy Warhol.

A Rurart [ espace d’art contemporain / ecm rur@rt ] (Rouillé)
du dimanche au vendredi (14h/18h)
Espace d'art contemporain / ecm rur@rt
Lycée agricole Xavier Bernard - Venours
86480 Rouillé

sur le net

Et au FRAC POITOU-CHARENTES
du mardi du samedi (10h30/12h et 14h/19h)
Hôtel Saint-Simon - 15 rue de la Cloche Verte
16000 Angoulême