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Entretien avec Gavin Younge

L’exposition PROSTHESIS de Gavin Younge est présentée par La Noire Galerie du 6 mai 2007 au 3 juin 2007 au Cloître des Billettes, 24 rue des Archives, 75004 Paris.
Text in English version
Vous êtes un artiste engagé. Votre travail reflète-t-il la vision de la société Sud Africaine ?

Gavin Younge: L’Afrique du Sud fait partie d’un monde global. Quand je parle du traumatisme subi des deux cotés dans le conflit que nous avons appelé «la guerre des frontières », je m’attache moins aux événements réels et aux victimes qu’à l’effet psychologique que ces atrocités ont eu sur des gens comme moi, qui tout en n'étant ni parties ni responsables, savons que nous sommes capables de ces actes.

Vous enveloppez, recouvrez vos sculptures et objets de vélin, recréant la forme ou enfermant un symbole avec cette nouvelle peau. Cette écriture, trait visuel à l’ensemble de vos œuvres présentées à Paris, est-elle dans votre parcours artistique une étape ou a-t-elle toujours existé ?


G.Y: J’étais le premier à utiliser le vélin. Comme avec toute chose que l’on croit posséder, il est nécessaire de faire une rupture. Alors je travaille aussi avec d’autres matériaux.
Pour le vélin, il fallait que je trouve une tannerie qui savait travailler le cuir parchemin à l’ancienne. Je n’en avais jamais vu ni entendu parler. J’ai consulté des livres pour me familiariser avec le processus et j’ai visité des tanneries pour voir s’il était possible de produire ces «peaux mouillées» car je voulais redonner du fil à retordre à la vieille Europe pour une expo à Copenhague (Container 95). Cette exposition a présenté des œuvres de 95 villes portuaires mettant en valeur le commerce maritime avec le Danemark. C’était une bonne opportunité pour évoquer la notion de supériorité du monde occidental. J’ai enveloppé des portes de voitures allemandes dans des peaux de chèvres et je les ai renvoyées en Europe…
cela a été ma participation au commerce maritime.

Vous êtes aussi un vidéaste reconnu. Avec votre vidéo « curating the waves » que le public parisien pourra découvrir, qu’avez-vous voulu démontrer ?


G.Y: «Curating the waves*» est une méditation sur les guerres en Afrique et la persistance de la mémoire.
Quatre lieux différents sont évoqués. La piscine privée symbolise l’espace colonial. Ici a lieu la 1ere noyade ; l’omniprésent mug africain émaillé est d’abord vu flottant comme après un naufrage.
Sous les eaux rassurantes et chlorées de la piscine familiale où résonnent des voix d’enfants jouant, nous voyons les mugs qui s’amoncellent.
Les voix de la piscine ont été remplacées par le battement régulier mais inefficace du cœur du système du filtrage de la piscine. Le désastre est imminent et rien ne peut l’empêcher.

Le second lieu est le fond de la mer-symbole de l’exploration coloniale. Les mugs en émail se déplacent sans vie au gré du courant.
Des images de la route entre Cuito Canavale et Menongue au sud Angola, chemin à travers les capillarités et artères de la zone littorale. Ceci est le premier arrêt dans la séquence et sert comme prélude au désastre annoncé. Des carcasses de camions explosées jonchent les bas- côtés, témoins de l’invasion de l’Angola par les troupes sud-africaines dans les années 80.

Le 3eme lieu est la littérature- symbole de l’expansion coloniale. Comme dans l’image des voix dans la piscine (voies entendues au dessus d’un mur), ces livres ne nous offrent que des bribes d’information. Avec les ordinateurs noyés, ils symbolisent tout ce qui est perdu. Les mugs en émail sont une métaphore pour la soif dans le paysage aride sud-africain - noyés ils réalisent leur fonction à l’excès. Dans la séquence finale le spectateur revient à la surface et à la solitude d’une plage du Cap un jour de la semaine.

Alors que de nos jours, l’image, contemplative ou narrative, est partout présente. Vous, vous faites appel à l’intellect pour la compréhension de vos créations. N’avez-vous pas peur que le recours à cette expression puisse rebuter un public non initié ?

G.YUn galeriste allemand m’a dit un jour que mon travail était ‘trop africain’. Je crois qu’il se référait au goût et à la susceptibilité européenne. Je ne me sens pas offensé. Beaucoup de ce que l’on voit dans l’art contemporain est ennuyeux. Moi, au moins, j’envisage l’existence d’une conscience politique dans l’art contemporain. Nous nous soucions trop des célébrités et en Afrique du sud de qui sera le prochain président par exemple. De mon côté, je suis heureux de faire des tambours dans mon petit village.

Quel regard portez-vous sur la scène plasticienne occidentale ?


G.Y: Beaucoup trop de vidéos. Néanmoins j’admire beaucoup le travail d’Annette Messager et Rebecca Horn.
En fait, j’admire le travail de la plupart des artistes que j’ai pu voir à Paris, Londres, Lyon etc…. Mais les tendances infantiles du travail de Tracey Emin m’ennuient profondément. J’approuve quand elle s’exhibe saoûle à la télé et qu’elle se comporte mal. C’est une approche très occidentale. Quand on est connu, on peut se comporter scandaleusement, ça fait ‘style’. Prenez Christian Boltanski, sur le site web de la Tate Gallery, il dit qu’il apprend à ses élèves «à attendre et espérer, c’est tout ce que vous pouvez faire…..quand vous avez une idée, faites le en dix minutes ». La scène occidentale est tellement « politiquement correct », qu’il a probablement raison.
En tant qu'artiste, on peut seulement espérer être découvert.

Ma thèse s’appelait “the mirror and the square“. Elle parlait de l’avant-garde et comment l’art abstrait s’est vu associé à la liberté et à l’occident et le réalisme à Staline et les Nazis. En fait, c’est toujours plus ou moins le cas, spécialement en Angleterre où on trouve le groupe Stuckist combattre le prix de Turner.
Cela me fascine de voir que des directeurs de grands musées comme Nicholas Serota peuvent garder leur poste après avoir admis frauder dans l’acquisition d’œuvres (The upper Room - de Chris Ofili).

La place de Paris a été dans l’histoire de l’art un lieu incontournable, aujourd’hui, vous exposez dans cette ville, cela a-t-il une importance majeure ?

G.Y: Absolument, j’en suis enchanté ! Paris est une ville formidable avec ses musées et ses cimetières. Je visite toujours le Père Lachaise et Pompidou mais pas forcément dans cet ordre. Je suis fou des cimetières et j’ai réalisé une nouvelle œuvre appelé Alyscamps ( d’après la fameuse nécropole d’Arles). L’œuvre sera présentée pour la première fois par La Noire Galerie à Paris, ville des catacombes et j’en suis ravi.



Bernard Lalanne
*La vidéo diffusée est un extrait de «Curating the waves»

PROSTHESIS - Gavin Younge
Exposition du 6 mai 2007 au 3 juin 2007
au Cloître des Billettes, 24 rue des Archives,
75004 Paris
du lundi au samedi de 11h à 19h et le dimanche de 13h à 19h
Sur le net : La Noire Galerie