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CAPC BORDEAUX – Diego Perrone, David Maljkovic, Des mondes perdus
Jusqu’au 16 septembre 2007.
Voyage au pays de la quatrième dimension…

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Il y a une nef gigantesque, des arcades, des voûtes, des corridors, des alcôves, des galeries cachées. La lumière ne pénètre pas la pierre, il fait nuit et presque froid. Le CAPC ressemble à ces vaisseaux perdus, ceux des films de sciences fiction dans lesquels on fait des voyages…au pays de la quatrième dimension.

Diego Perrone, artiste italien, est l’invité principal de la première expédition personnelle de Charlotte Laubard, le nouveau pilote du CAPC depuis décembre 2006. Il fallait du grand, du très grand format pour remplir l’espace de cette basilique laïque dédiée à l’art contemporain. Perrone a construit une tribune inclinée, une estrade penchée, sa propre scène pour exposer sa pièce montée. Symbolique de l’effort. On traverse la zone de Perrone comme on entre dans une histoire, par étapes, par paliers. La première escale est directe et franche. On s’arrête face à une forme, de 7 mètres de long qui ressemble à un alien colossal et imposant. L’extraterrestre s’appelle La fusione della campana. Il est blanc, brut, mal fini, mal dégrossi. Il symbolise un processus souterrain et invisible, celui de la fonte d’une cloche. On dirait une araignée hybride, figée, pétrifiée. Déterré de son habitat d’origine, de son archéologie, il n’a pas d’identité, d’histoire ou même de temporalité. Il n’existe que par sa forme, presque grotesque, presque grossière. Sa corpulence et son poids ne l’empêchent pas d’être une proie offerte. La chose est vulnérable, désarmée, dénudée. Perrone sculpte ici un univers machinique qui bascule dans un autre état, anthropomorphisé. L’objet est spectaculaire, reste non identifié mais parle de lui-même, dans sa seule formalité.
Et puis on avance, vers autre chose, une autre matière, une autre forme, à mi-chemin entre une machine aérienne déstructurée et un insecte géant androïde. Fragile autant qu’agressive, cette Mamma di Boccioni in ambulanza (la mère de Boccioni en ambulance) fait des clins d’œil au futurisme et à son mouvement mécanique mais aussi à Duchamp et à ses machines célibataires. Entre la célébration et le crash d’une histoire artistique, l’art de Perrone est à la fois mélancolique, anachronique et sans référents directs. La forme, n’est peut être pour lui, rien d’autre qu’une idée, qu’un moment ou qu’un morceau de son imagination. Perdues au milieu du temps, dans un ailleurs poétique et romanesque, ses sculptures laissent sous la nef du CAPC, le vide respirer. Pas de remplissage boulimique pour le navire de briques qui digère tranquillement une cloche monumentale et un avion-insecte, dans son ventre. La fin du voyage Perrone s’achève par un film d’animation dans lequel une famille de créatures chimériques, mi-loup, mi-humaine cherchent ses repères en s’agitant dans tous les sens. On imagine cette tribu, dans le fond d’un trou perdu, d’une grotte ou d’une cave, oubliée de la civilisation. On imagine sa mutation dictée par un instinct de survie. On voit la violence que le film suggère. Des corps en perdition qui tournent en rond et qui ne cherchent qu’à trouver une justification à leur existence. Le groupe est enfermé dans structure cyclique et englobante, appartenant à la fois, au présent et au passé de l’humanité. Une humanité et ses mondes perdus.

A coté de Perrone, dans un couloir qui ressemble à une zone d’arrêt type no man’s land, David Maljkovic*, artiste croate, raconte des voyages immobiles peuplés d’autochtones aphasiques et apathiques. Murés dans leur amnésie, ils ressemblent à ces malades psychiatriques électrochoqués. Une architecture visionnaire et post-moderniste les entoure, symbole d’une faillite, d’une utopie qui s’est consumée dans les pays de l’ex bloc soviétique avec le déclin économique. Les zombis de Maljkovic errent dans des lieux qui n’existent plus, des lieux de nulle part, où l’utopie d’une cité du bonheur a été abandonnée, où le rêve d’une architecture régénérée, emblème du bien être des populations et de la vie urbaine, a été oublié.
C’est un voyage sombre au pays de la quatrième dimension auquel on est confronté. Désillusionnés et décervelés, les personnages des vidéos de Maljkovic (Ces jours là, 2005 - Souvenirs perdus de ces jours là, 2006 - Encore pour demain, 2003-2005) nous entraînent dans une zone désenchantée qui emprunte à la science fiction toute sa couleur déceptive et désabusée. Comment peut-on comprendre le monde sans mémoire, sans histoire et sans conscience ? Comment opérer une réactivation, un sursaut ? Comment réinventer une vie sur une terre déjà morte ?

Julie Estève

*David Maljkovic devait représenter cette année la Croatie à la Biennale de Venise. Sa participation a été annulée mais son actualité est dense en 2007: au P.S.1 Contemporary Art Center de New York, à la Whitechapel Art Gallery de Londres, au Kunstverein de Hamburg et à Art Unlimited à Bâle.



Infos Pratiques:
Diego Perrone, David Maljkovic, Des mondes perdus.
Au CAPC, Entrepôt Lainé, 7 rue Ferrère, 33000 Bordeaux.
Jusqu’au 16 septembre 2007.
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