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Alain Kirili – Dialogue…

Vous préparez actuellement une exposition au Musée de l'Orangerie à Paris qui débutera le 16 mai prochain. Vous y présentez une installation de vos sculptures en dialogue avec Les Nymphéas de Monet. Comment s'est amorcé ce projet ?

Alain Kirili: Cela a commencé à partir de la commande publique par Jack Lang d'une sculpture qui se nomme Grand Commandement blanc que j'ai choisi d'installer en 1986 près de l'Orangerie dans les Tuileries pour une raison simple: Je voulais établir un dialogue avec les éléments très bas de ma sculpture et l'aspect très bas de la position des fresques, ce qu'on appelle les grandes décorations de Monet. Il y a dans ces grandes décorations une relation de regard plongeant et il y a le même phénomène avec mon oeuvre. Et cette position et cette vue plongeante est assez merveilleuse dans le sens où elle est apaisante pour le spectateur et crée même une qualité méditative.

Pour Monet le lieu créé pour Les Nymphéas était un lieu de recueillement, loin de l'agitation extérieure.

A.K: Absolument. Et l'autre point de cette relation c'est l'effet de démultiplication et de dissémination très moderne que les nymphéas ont dans les compositions de Monet. Cet effet de dissémination et de multiplication dans les grandes décorations, nous les retrouvons dans la distribution de mes éléments, leur espacement, leur respiration les uns par rapport aux autres sur la pelouse.

Attendez vous que ce dialogue s'instaure aussi par le spectateur, dans sa liberté de regard et de mouvement ?

A.K: Oui, qu'il s'instaure avec le spectateur ! Mais je voulais signaler aussi un autre lien avec Monet qui est le type de composition que j'appellerais composition ouverte, c'est à dire que les tableaux de Monet avec ses nymphéas n'ont pas de commencement et n'ont pas de fin. Comme mon oeuvre.

Il avait construit les deux salles de sorte qu'elles forment le signe de l'infini.

A.K: Absolument. Tout à fait.

Cela fait longtemps que vous admirez l'oeuvre de Monet...

A.K: Depuis mon enfance. J'ai toujours aimé aller voir Les Nymphéas.

Que ce dialogue prenne forme maintenant à l'Orangerie est-il lié au réaménagement récent du musée, plus conforme au lieu créé par Monet à l'origine ?

A.K: Oui bien-sûr. J'ai commencé le dialogue au moment de l'installation de mon oeuvre en 1986. Mais aujourd'hui à l'intérieur de l'Orangerie, c'est la première fois que je créé un dialogue intérieur et cela grâce à la fantastique qualité de la restauration de l'Orangerie qui vient d'être faite. Redonner la lumière zénithale aux Nymphéas, une arrivée extrêmement apaisante de plein pied, ce qui n'était pas le cas avant est une réussite, une merveille. Je voudrais ajouter, parce qu'on n'en parle jamais dans la presse, du moins très rarement à ma connaissance, qu'il y a aussi eut une qualité exceptionnelle de l'installation des oeuvres de Soutine. J'établis aussi à l'Orangerie un dialogue avec les oeuvres de Soutine par le biais de dessins et de terres cuites.

Dans votre oeuvre, et cette exposition y participe, la notion de transversalité est importante. Vous avez toujours favorisé les échanges avec des disciplines différentes, des cultures différentes, des artistes. Dans l'ensemble que retenez vous de ces échanges dans votre travail ?

A.K: Très franchement, cette musique qui fait partie d'une transversalité, j'aimerais plutôt dire et j'aimerais insister, est une communion. Il y a une véritable union entre la musique, la danse et ma sculpture. Ce qu'elle m'apporte? Je crois qu'elle me transmet des sensations auxquelles je tiens beaucoup, des rythmes, que je fais passer ensuite dans mon oeuvre. Parce que je crois que la création doit s'alimenter à la source des désirs et à la vie. La vie est une improvisation comme chacun sait, tout autant que cette musique et ma sculpture. Il y a toujours un échec quand on veut et quand on pense qu'on peut tout maîtriser. Il y a un certain bonheur au hasard, à la forme ouverte, au risque, à l'imprévisible, à l'improvisation, qu'éthiquement et esthétiquement j'aime maintenir dans mon oeuvre et avec ces artistes.

Pour la fête de la musique à Paris, le 21 juin, vous organisez quelque chose ?

A.K: Le 21 juin pour la fête de la musique il y aura un des tous plus grands et plus célèbres saxophonistes qui s'appelle Roscoe Mitchell, avec des danseurs, un baryton et un flûtiste. Le dialogue va être aussi visible pour le public et ce projet se passe d'ailleurs sur un fond d'héritage de la culture française qui est l'héritage du dialogue Debussy-Monet.

Il me semble que dans ce dialogue de votre oeuvre avec Les Nymphéas il y a la fois une différence et un point commun. Elles sont toutes deux liées à une vitalité et une minéralité, mais l'oeuvre de Monet est aérienne et aquatique tandis que la vôtre est davantage terrestre. C'est quelque chose qui joue pour vous dans ce dialogue ?

A.K: C'est une très bonne question et la réponse est forcément un peu intense. Parce que si vous regardez bien les nymphéas à l'Orangerie, d'une certaine façon vous les reconnaissez à peine. Elles sont comme des coups de poing de dépenses émotionnelles, pulsionnelles de Monet. Elles sont des lieux d'accumulation et de concentration charnelle, d'émotion et de matière. Ce qui me fait dire que la peinture de Monet est très incarnée. D'une sensualité intense. Et cette sensualité très incarnée révèle que les oeuvres de Monet à l'Orangerie ne sont pas uniquement aériennes, elles sont aussi fixées au mur par des sortes d'ancrage que sont ces nymphéas, lieux de rencontre concentrés de pulsations, d'émotions, de coups de pinceau, de jets de peinture très puissants.

L'oeuvre des Nymphéas est un peu comme une partition qui se déroule ?

A.K: Absolument. Une sorte de partition rythmique qui dans sa puissance d'attaque pourrait presque rappeler le Sacre du Printemps de Stravinsky. C'est de la même époque. De plus, j'ai eu l'occasion dans ma longue réflexion sur Les Nymphéas de dialoguer avec une spécialiste de littérature chinoise, une jeune femme de Pékin qui vit à Paris. Je voulais qu'elle me donne un avis sur Les Nymphéas qui est quand même la fleur de son pays, et elle m'a dit qu'en Chine la rue des lotus et des saules veut dire "la rue des maisons closes", les maisons de plaisir. Donc, il y a un inconscient chez Monet qui rencontre cette liberté du corps et de la chair. Et c'est dans un contexte absolument étonnant puisque c'est au même moment où Rodin fait ses dessins érotique magnifiques, où Picasso fait ses Demoiselles d'Avignon qui est un bordel, où Matisse fait son Atelier rouge. Il y a une mise en place dans cette période par ces artistes d'une modernité extrêmement incarnée. C'est ça qui est très stimulant pour un sculpteur comme moi.

Vous instaurez depuis longtemps des dialogues, par réflexion, par exposition ou par écrit, avec des artistes anciens comme Carpeaux, le Bernin ou Rodin. Depuis quelques années, c'est quelque chose qui devient courant dans les musées "classiques" comme le font le Musée d'Orsay ou le Musée du Louvre. Ils s'ouvrent à l'art actuel en proposant des confrontations entre oeuvres du passé et oeuvres contemporaines. Pensez vous que l'art actuel peut renouveler le regard sur les oeuvres du passé ?

A.K: Bien-sûr. Je dirai que ça a toujours été le cas jusqu'au XIXème siècle où l'on a séparé l'art moderne de l'art ancien. Auparavant, les artistes de l'époque séjournaient au Louvre, travaillaient dans les Tuileries, séjournaient à l'Académia à Venise et y travaillaient. L'Académia à Venise était faite en priorité pour eux, pas pour des visiteurs, pour que les artistes aient les oeuvres de leurs prédécesseurs sous les yeux. Donc il y a eu une séparation très arbitraire et qui s'est renforcée au début du XXème siècle où l'on a créé le musée d'art moderne, lieu complètement, si j'ose dire, déconnecté du passé. Et je dirais que dans une période où il y a une violence amnésique, où il y a une violence de virtualisation, de zapping très intense, j'ai personnellement ressentis le désir, peut-être extravagant, parce que je n'étais pas le seul à l'époque quand j'ai commencé, à simplement dire quel bonheur il y aurait à montrer une oeuvre proche, physiquement proche, avec celle d'un prédécesseur. Et j'insiste sur le "physiquement", parce que sinon on peut le faire avec une projection de diapositives. On l'a fait à une certaine époque, maintenant on le fait par images numériques. Mais c'est un bonheur de rapprocher simplement les deux oeuvres afin de montrer ce qu'il y a de stimulant, ce qu'il y a même de commun. Par exemple, la notion de vitesse. La notion de vitesse n'est pas une chose caractéristique de notre époque. Fragonard était un artiste de ce qu'on appelle la vitesse, ou ce qu'on pourrait appeler plus traditionnellement, et c'est très joli de le présenter comme ça, le fa presto, c'est-à-dire le "faire vite". Les artistes de fa presto ont existé à toutes les époques. J'ai moi-même une forte tendance dans mon travail à l'urgence et l'oeuvre de Fragonard et de Carpeaux sont emblématiques de ces artistes du «fa presto». Cela permet en effet, en rapprochant mon oeuvre de Carpeaux, de tout à coup permettre de découvrir un artiste qui vivait dans l'urgence, un artiste qui dessinait en pleine révolution de la Commune, au risque de sa vie, au milieu des barricades. Il dessinait, ce qui a été rarement fait, l'accouchement de sa femme. Il a dessiné la venue de ses enfants. Carpeaux est absolument dans le culte de l'instant et l'urgence et dans le risque de l'instant. C'est une éthique absolument partagée par des artistes du XXème siècle, comme moi par exemple. Il s'agit donc de rétablir ce lien qui me paraissait passionnant avec les oeuvres réelles comme ça se passe maintenant avec Les Nymphéas.

D'ailleurs des Nymphéas de Monet sont exposées à New-York au MoMA face à un dripping de Pollock. C'est assez emblématique...

A.K: Tout à fait. Parce que je crois, j'espère surtout, que la contribution de mon exposition à l'Orangerie puisse apporter deux ou trois résultats.
Je voudrais que cela contribue, encore plus qu'auparavant, à découvrir que Monet n'est plus du tout un peintre impressionniste. Qu'est-ce qu'on appelle un peintre impressionniste? Un peintre qui peint à l'extérieur tenant compte des effets des saisons et de la lumière. Là, on est dans un phénomène de renversement. Ses tableaux étaient beaucoup trop grands pour être peins à l'extérieur. Donc, Monet a fait une révolution assez considérable vis-à-vis de cette esthétique et il a peint à l'intérieur. Et en peignant à l'intérieur, il a fini par peindre à l'intérieur de lui-même. Il a précédé la formule de Jackson Pollock qui dit "je suis la nature". En fait c'est ce qui s'est passé avec Monet, il ne peint plus la nature, il est devenu la nature lui-même. C'est-à-dire qu'il peint ce qui émerge de son corps, de ses pulsions et de son inconscient. Il est beaucoup plus indépendant du sujet extérieur, de l'objet de ses peintures, qu'il ne l'était auparavant. Il ne s'agit plus de fleurs, il s'agit de sexe.

Vous évoquiez précédemment la rupture provoquée au XXème siècle avec l'art du passé. Cette rupture est souvent associée à la notion de modernité. Pensez-vous que la notion de modernité est encore valable aujourd'hui? Ou peut-être a t’elle changé de sens ?

A.K: Je pense que la modernité, en tout cas comme je la définis, c'est-à-dire une modernité où la sexualité et le corps sont en jeu, me paraît très importante pour le XXIème siècle, car je crois pour de multiples raisons que la sexualité est de plus en plus enfouie, éradiquée d'une certaine façon ou traitée de façon kitsch. J'aimerai personnellement, à travers mon oeuvre, à travers les projets que je fais, continuer à célébrer envers et contre tout la protection du désir chez chaque individu. La protection de l'affirmation des émotions et des sentiments. C'est déjà pas mal. Cela passe aussi par des valeurs d'humanité. Mais aussi, vivant aux États-Unis depuis si longtemps, j'ai l'avantage d'être plus sensible à ce que je peux représenter comme différence dans la culture française. On se rend peut-être mieux compte de ce qu'est la culture française quand on est ailleurs. Parce que quand on est dans son propre pays, on confond ce qui est culturel avec ce qui naturel. Alors qu'en étant à New-York depuis 25 ou 30 ans, j'ai réalisé l'ampleur de la différence à vivre dans un pays anglo-saxon, que j'aime beaucoup, mais qui est un pays issu de la Réforme, donc de grande tradition protestante. Cela m'a permis d'affiner ma sensibilité à ce qui est français et de tout à coup réaliser qu'une simple notion comme Luxe, calme et volupté de Baudelaire est une notion unique à la culture française. C'est une notion qui pour moi constitue ma dignité, constitue quelque chose à laquelle j'aimerai contribuer à ce qu'elle survive au XXIème siècle. Que survive l'épanouissement, la séduction, le charme, des notions qui sont complètements démodées, marginales dans le discours actuel de l'art moderne, qui lui, veut être dans une situation de désenchantement, souvent sociologique, négativiste. J'espère que mon exposition à l'Orangerie sera une déclaration d'enchantement.
Exprimer de l'enchantement envers et contre tout, qui est la vraie notion qui a bouleversé ma vie avec Monet. Car je voudrais que personne n'oublie que Les Nymphéas qui sont à l'Orangerie ont été créées en pleine première Guerre Mondiale, lorsque que tant de centaines de milliers, de millions de français, de millions d'européens mourraient. Donc Monet est pour moi un exemple, un héros, un mentor – je ne sais pas si ça se dit en français – de résistance contre les pulsions de mort de la société.

Cet enchantement que vous désirez communiquer au travers de votre exposition à l'Orangerie est une notion importante en ce moment pour la France qui est en pleine période électorale, période de tension et d'attente. Comment vous, artiste français vivant à l'étranger, voyez vous cette période ?

A.K: Aujourd'hui c'était en première page du New-York Times, il y avait la photo de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal. Il était exprimé dans l'article que beaucoup plus de gens âgés votaient Sarkozy et les jeunes votaient plutôt Ségolène Royal. Je crois que face à cette élection sous cette forme là, l'artiste reste isolé. Parce que j'ai tout de même l'impression que, pour l'un comme pour l'autre, la culture et les responsabilités symboliques de la culture ne sont pas présentes du tout. Je crois que Ségolène Royal se présente comme une maman et Nicolas Sarkozy se présente comme un petit père du peuple. Donc on est dans deux cas où l'enjeu du plaisir et de la dignité d'un être qui doit passer par protéger une situation où il puisse exprimer ses sensations, ses enjeux du corps et par éviter une dogmatisation du conflit des genres sexuels, est absent. Notre culture a toujours été enrichie par la présence de féminité. Je crois que nous ne somme pas du tout dans cette perspective là avec ces deux candidats.

Quel aspect de la politique culturelle française aimeriez vous voir évoluer ?

A.K: Je crois avoir aperçu dans Le Monde un entretien du nouveau président du Centre Georges Pompidou, Alain Seban, qui exprime sa volonté de soutenir des artistes français. Je pense qu'il a bien raison. Nos institutions ne le font pas assez. C'est une réaction minimum. C'est normal et bien de défendre des artistes français. Ce qui est aussi bien, et c'est sur quoi j'ai travaillé depuis 30 ans et très souvent dans mon dialogue avec l'écrivain français Philippe Sollers, c'est de se poser la question de ce qui constitue une spécificité de la culture française pour le XXIème siècle. On a souvent travaillé tous les deux sur ce genre de dialogue et nous l'avons exprimé l'un comme l'autre dans un livre sur les dessins érotiques de Rodin. La spécificité de la culture française qu'il faut préserver est cette féminité, cette légèreté, cette finesse que d'autres pays n'ont pas.


Florelle GUILLAUME, pour Art-Contemporain.Com

Réalisé le 23 avril 2007.

Exposition "Kirili et Les Nymphéas"
Du 16 mai au 17 septembre 2007
Musée de l'Orangerie

Jardin des Tuileries, 75001, Paris
Ouvert tous les jours sauf le mardi
De 12h30 à 19h, 21h le vendredi
Entrée: 6,50 euros
Site internet du musée: www.musee-orangerie.fr
Site internet d'Alain Kirili: www.kirili.com


Légende Vidéo: Improvisation jazz&sculpture à l'atelier new-yorkais d'Alain Kirili, 23 avril 2006.
Performance des Downtown Horns , avec les souffleurs Roy Campbell , Daniel Carter et Sabir Matteen, avec les sculptures Segou (2004) et Un coup de dés jamais n'abolira la sculpture (2005) d'Alain Kirili. ©Marilia Destot, Marilia Destot