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Le Nouveau Réalisme: une joyeuse aventure du XXème siècle

Dans la France des années 1960, treize artistes signaient leur appartenance au mouvement du Nouveau Réalisme. Le mouvement ne dura officiellement que trois ans. Pourtant, ce fut une multiplicité d'évènements, de controverses, de débats et de rencontres. Le Grand Palais consacre à cette aventure artistique exaltée une grande rétrospective. Abordé dans sa diversité et son acception la plus large, le Nouveau Réalisme apparaît comme une mouvance à l'importance historique, qui aura renouvelé durablement le langage plastique.



Il faut d'abord se remémorer la France des années 60. Une France qui se reconstruit après la guerre, profite pleinement de l'expansion économique et de l'abondance des objets de consommation. Ces objets, les nouveaux réalistes se les approprient, non pour en célébrer la perfection mais au contraire pour les torturer, les décomposer, les déformer, les détruire, les brûler, les assembler tous azimuts... Ces oeuvres qui investissent les salles d'exposition du Grand Palais, du sol au plafond, sont nombreuses – environ 180 pièces – et pourraient donner une impression de capharnaüm si elles n'étaient organisées de façon thématique. Apparaissent alors les grands thèmes et problématiques du mouvement et son histoire.

Dès la première salle présentant les célèbres affiches lacérées de Hains, Villeglé ou Rotella, se pose la question de l'abstraction. Elle domine le paysage artistique français des années 50 jusqu'à prendre des allures d'académisme. Dès lors, les nouveaux réalistes se positionnent à l'encontre de ce langage artistique. En est témoin la machine de Tinguely, Méta-matic n°1, machine à dessiner de l'art abstrait tout à fait crédible. Un pied -de-nez ironique destiné l'expressionnisme abstrait. Les nouveaux réalistes veulent renouveler profondément le langage artistique en prônant une "nouvelle approche perceptive du réel", formule consacrée de Pierre Restany.
Mais ces préoccupations formelles n'empêcheront pas le visiteur de déceler l'humour corrosif ou la critique acerbe qui transparaissent dans les oeuvres. Ici, les objets du quotidien n'ont plus rien d'inoffensif, comme en témoigne le pot de peinture criblé de lames de rasoir de Daniel Pommereulle intitulé Objet hors-saisie. Certains artistes s'emparent des objets usagés. Ainsi, Daniel Spoerri fige les restes de repas et les expose à la verticale en des tableaux-piège. Arman exhibe sous verre les déchets accumulés dans des poubelles. Ces oeuvres mettent à jour une archéologie de l'individu et de la société qui se dévoilent à travers ce qu'ils consomment.

Mais cet aspect pessimiste ne doit pas dissimuler la grande vitalité du mouvement. Les documents d'archives présentés témoignent des nombreux évènements qui ponctuent la vie du mouvement: manifestations médiatiques, oeuvres et expositions collectives, actions-spectacles (cousins des happenings américains), festivals et bals masqués. Cette dimension éminemment vivante est à la fois stratégie et matériau artistique.
Néanmoins, l'histoire du Nouveau Réalisme est aussi faite de vifs débats et de désaccords. L'exposition évoque notamment un héritage Dada qui n'est pas assumé par tous. Plusieurs oeuvres sont toutefois des hommages à Marcel Duchamp comme Les Chiottes de Tinguley, réplique mécanique et cocasse d'un célèbre urinoir.



Autre controverse, le rôle de Pierre Restany au sein du mouvement. C'est lui qui, au gré des rencontres et des amitiés, fédère le groupe et son mouvement en 1960. Dès lors, il fait du Nouveau Réalisme une appellation contrôlée, élabore des stratégies, écrit des manifestes et des textes théoriques. En bref, il invente et écrit l'histoire de ce mouvement. Cependant, plusieurs artistes critiquent cette mainmise, certains se sentent exclus et d'autres injustement enrôlés (tel Yves Klein). Et c'est en ce sens que cette grande rétrospective a une importance historique. Il s'agit de la première exposition consacrée au mouvement depuis celle dirigée par Restany lui-même en 1986 à Paris.
Vingt ans plus tard, une relecture de l'histoire du Nouveau Réalisme s'impose, moins restanyenne, et c'est ce que réussit à faire l'exposition. Si la chronologie établie par Restany était restreinte (de 1960 à 1963), elle s'étend ici sur une quinzaine d'années. Aussi, si le critique n'avait inclus que treize artistes dans son mouvement, parmi lesquels les illustres Arman, César, Klein, Niki de Saint-Phalle, Christo, Tinguely, Spoerri, Raysse, l'exposition prend le parti d'exposer aussi des figures moins connues et plus inattendues. Une large place est accordée aux oeuvres de Gérard Deschamps, un des grands oubliés de l'histoire du mouvement. Avec ses bannières japonaises assemblées, Trois Lichtenstein = un Deschamps, il suggère les liens ambigus avec le Pop Art d'outre-Atlantique. Des artistes encore plus surprenants sont de la partie comme Robert Malaval, Wolf Vostell, Günther Uecker, Daniel Pommereulle ou Erik Dietman.

Cette brillante analyse historique du mouvement est suivie d'oeuvres davantage tournées vers le présent. L'une des salles que le visiteur appréciera le plus nous replonge dans l'atmosphère des sixties: papier peint à motifs et juke-box. À l'occasion de la rétrospective, Daniel Spoerri réinterprète une de ses oeuvres présentées lors de la manifestation collective Dylaby en 1962. Il s'agit d'une salle "piège" basculée à 90° qui expose de fausses répliques contemporaines d'oeuvres des nouveaux réalistes, hommage ironique et rétrospectif. Un peu plus loin, c'est l'installation Raysse Beach de Martial Raysse qui a été partiellement reconstituée. Les dernières oeuvres présentées, datant de la fin des années 60 , en polyuréthane ou néon, convainquent définitivement de l'influence considérable de ces joyeux précurseurs sur la création contemporaine. Par ailleurs, certains artistes qui furent parfois leurs compagnons de route sont encore de vivants acteurs de l'art actuel comme Tetsumi Kudo ou Jean-Pierre Raynaud

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Florelle GUILLAUME

Infos pratiques
Le Nouveau Réalisme

Galeries Nationales du Grand Palais
3, avenue du Général Eisenhower, 75008, Paris
Du 28 mars au 2 juillet 2007
Tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 20h
www.rmn.fr/nouveau-realisme