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Entrer dans le champ magnétique avec Yann Toma et son entreprise artistique d’électricité humaine Ouest-lumière…
« Ouest-lumière » fête ses 100 ans au CCC de Tours du 14 mai au 28 août 2005.

Le 14 mai 2005, se tenait au CCC de Tours, un événement d’une importance majeure dans l’histoire de l’entreprise Ouest-lumière pour le centenaire de sa création : la première assemblée générale extraordinaire réunissant la plupart des ses actionnaires, quelques abonnés privilégiés et son président, entrepreneur et artiste, Yann Toma.
C’est depuis 1991 que Yann Toma s’évertue à reconquérir la mémoire de la centrale thermique de Puteaux, qui allait disparaître des bords de Seine, après avoir produit de l’électricité pendant près d’un siècle. C’est dans ce lieu oublié des hommes et déchargé de la force de son passé collectif que l’artiste entame, par le truchement de l’art, la réactivation méthodique de l’ancienne compagnie de l’ouest parisien. En faisant de cet « espace fantôme », le point d’orgue de son inspiration, Yann Toma allait devenir de fait, un passeur actif du temps et le conducteur humain d’une énergie passée recyclable dans le présent.
« L’usine Ouest-lumière détruite, mon rôle devait être de transmettre ce que j’avais pu percevoir en l’espace de trois années passées sur le site, précise Yann Toma. Ma qualité de plasticien m’entraîna à envisager la réactivation artistique de l’ancienne compagnie d’électricité en lui fixant un objet adapté à notre société. Cette démarche aboutissant aujourd’hui, on peut estimer que Ouest-lumière tend à reprendre une place active dans la production… (1)».

De l’entreprise à l’entreprise artistique, la re-création de Ouest-lumière s’est faite conformément aux statuts et aux règles administratives auxquels est assujettie toute entreprise réelle: rachat par l’artiste à INPI (Institut National de la Propriété Industrielle, en charge de la gestion et de la conservation de l’appellation et du sigle des entreprises enregistrées) du nom Ouest-lumière, ouverture du capital et émissions d’actions, codification de statuts officiels lors d’une assemblée constitutive qui qualifient notamment l’activité de l’entreprise : « La société a pour objet : l’exploitation des applications de l’énergie artistique sous toutes ses formes, en France et à l’étranger, et notamment dans la région de l’ouest de Paris ; l’installation, l’achat et l’exploitation d’usines productives d’énergie artistique, la distribution à distance, la vente et la localisation du courant artistique pour l’éclairage et la force motrice et toutes autres applications de l’artisticité »(2)…
Le phénomène artistico-administratif de Ouest-lumière projette le spectateur dans un espace atypique, un entre-deux, un état intermédiaire où fusionnent fiction et réalité, où le discours parodique et humoristique déclenche une réflexion réelle sur les questions d’une responsabilité d’ordre social, civique et politique, d’une réaffirmation de la notion de mémoire collective et enfin d’un rapport historico-social de l’homme face à la machine-entreprise. L’artiste, grimé en entrepreneur et autoproclamé ironiquement président à vie, se retrouve ainsi à la tête d’un réseau symbolique, composé de plusieurs milliers de personnes, d’une infrastructure usinière et d’une unité artistique prestataire d’une gamme fournie de services et de sous services. Ouest-lumière porte en elle le message d’une utopie et d’une lutte acharnée : produire et diffuser en nombre, du rêve, du sens, de l’énergie artistique et travailler à mettre en lumière les problèmes sociétaux de son temps.

L’exposition au CCC de Tours offre, pour la première fois aux spectateurs, la possibilité d’apprécier le fonctionnement global de cette entreprise fictionnelle et son travestissement parodique, à travers la révélation de son organigramme tentaculaire (caricature de l’Administration-pieuvre) et la présentation de trois services significatifs de la société : le Comité d’entreprise OL, le Service de l’Intelligence du réseau et le service des Armes de Destruction Massive.
La retransmission de l’assemblée générale extraordinaire dans l’espace du CCC est à voir comme une performance artistique et théâtrale (où chaque actionnaire joue librement son rôle) doublée d’une mascarade à l’image du système réglementaire actuel. Cette réunion témoigne de la viabilité et de la vitalité de Ouest-lumière. Yann Toma a, en effet, su fédérer un capital d’énergie et d’investissement humains, autour de l’idée de faire de son entreprise, un lieu communautaire de partage, d’échange et d’agitation joyeuse.
Dans l’une des salles de l’espace, sont exposés des « modules-lumière », mécanismes de type lampe clignotante émettant des mots convertis en alphabet morse Scott (alphabet mis au point par Samuel Morse en 1844, premier système sophistiqué de communication électrique), par éclats de lumière successifs. Cette installation est la réplique de performances destinées normalement à l’espace urbain ; chaque participant installe chez lui son « ampoule-morse-Scott » qu’il laisse fonctionner près d’une fenêtre et qui, pendant la nuit, diffuse des dizaines de points de lumières en réseau qui sont autant de messages adressés aux passants et aux visiteurs du lieu. (Performance réalisée en février 2002 à la Cité Universitaire de Paris, rue Oberkampf lors des Nuits Blanches 2002 et 2004, à Lyon pour la traditionnelle fête des Lumières, ou encore à Brest lors du lancement du Zeppelin Ouest-lumière).
A l’image de ces installations de lumière, une importante campagne d’affichage publicitaire précède généralement les événements organisés par Ouest-lumière (exposition, réunion d’actionnaires, performances…). Envahissant le paysage urbain, ces panneaux sont également les relais de l’énergie artistique du réseau de l’organisation de Yann Toma.
Entre rire, tension et réflexion, le courant passe au CCC de Tours et le spectateur s’immisce dans la masse d’énergie humaine produite par cette entreprise fictionnelle étonnante. « Ouest-lumière est une machine à rêver » nous dit Yann Toma, une invitation au voyage : celui d’une étrange déportation d’énergie onirique…à découvrir.

Julie Estève

Pour en savoir plus : Ouest-Lumière.org
« Yann Toma- Ouest Lumière », Paul Ardenne. Isthme Editions, 2004.

Retrouver Yann Toma, dans une exposition collective (avec Morlay et Stchik), au Cloître des Cordeliers à Paris, du 15 juin au 15 juillet 2005.

CCC de Tours
53-55, rue Marcel-Tribut, 37000 Tours

T 02 47 66 50 00/ F 02 47 61 60 24
Email : ccc.art@wanadoo.fr
Exposition ouverte du mercredi au dimanche, de 14h à 18h. Entrée Libre.

(1) Yann Toma, in L’Usine dans l’espace francilien, sous la dir. De M. Tabeaud, publications de la Sorbonne, 1999.
(2) Statuts adoptés lors de l’assemblée constitutive de Ouest-lumière, datés du 13 août 1999.