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La Wang Du parade au Palais de Tokyo
Dans le cadre de l’année de la Chine en France, le Palais de Tokyo reçoit la dernière étape de la « parade » de Wang Du. Autour de la notion de défilé, l’artiste, tel un groupe de rock ou une compagnie théâtrale, a exhibé ses installations dans plusieurs villes françaises. Quatre institutions ont déjà reçu la tournée/exposition qui s’enrichit à chaque étape d’une nouvelle œuvre; après un passage à la Criée à Rennes, au Rectangle à Lyon, et aux Abattoirs à Toulouse, la quatrième et dernière édition de la Wang Du parade connaît une belle consécration avec Tunnel espace temps, installation tout spécialement conçue pour le site parisien..
Les Nantais auront également le plaisir d’accueillir cet artiste au lieu unique l’année prochaine, du premier juillet au 5 septembre.

Je suis un média !
Wang Du, artiste chinois vivant en France depuis une quinzaine d’année, fut jeté plusieurs mois en prison dans les années 80 pour avoir organisé une performance collective qui n’était pas dans les canons de l’art officiel chinois. Il est, depuis la biennale de Venise et la foire de Bâle de 1999, reconnu au niveau international.
Fasciné par la toute puissance des médias, l’artiste déclare d’ailleurs souvent, « je suis un média », et c’est ce qui le représente avant tout. Il utilise/sélectionne des images fortes issues des médias, qu’elles proviennent de la télé, d’Internet, ou de la presse écrite, qu’elles soient liées à la politique ou au show-biz (du réel et du virtuel) et les réintroduit/reproduit dans ses œuvres en les transformant en 3D.
Cette technique toute particulière (passer de la 2D à la 3D) explique les déformations de ces immenses personnages, ainsi que les nettes coupures blanches des silhouettes aux endroits les plus incongrus (le cadrage de l’image est en effet respecté!). La technique est pour lui très importante et pour ses sculptures il modèle l’argile, réalise des moules pour ensuite couler des sculptures en plâtre ou en résine. Si le procédé est considéré par certains comme classique, le résultat ne l’est absolument pas !

La critique des médias, ou de la société en générale en art est une pratique courante, voir banale, mais Wang Du veut nous montrer jusqu’à quel point les images sont connotées. Dernière cette attitude de contre pouvoir se cache une anecdote autobiographique ; lors de son arrivée en France, sans connaître un mot de la langue, il feuilletait les journaux dont les images lui parurent, dans leur côté spectaculaire, souvent réductrices et trompeuses. Depuis le journal est resté sa matière première Il ne se contente donc pas de reproduire l’information, mais critique les médias par les médias pour montrer qu’ils ne valent rien, ou autrement dit, il part du vocabulaire médiatique pour en faire une œuvre d’art.

La « parade » du Palais.
Le Tunnel d’espace temps est une pièce monumentale de plusieurs mètres de long dans laquelle le spectateur s’engouffre, sans trop savoir où cela va le mener. L’entrée est la seule partie visible de l’extérieur, et le tunnel « traverse le mur » pour nous mener de l’autre coté (du monde virtuel ?). Une fois à l’intérieur nous sommes entourés d’une cinquantaine de postes de télé intégrés aux parois, diffusant sans relâche les images du monde entier (le réel cette fois ci !) brouillant ainsi tout repères spatio-temporel.
Le spectateur n’a d’autre choix que de consommer du média…puis il glisse de cette sorte d’immense tube digestif de l’information par un toboggan géant ou plutôt, est expulsé de l’œuvre pour « tomber » sur une autre installation/sculpture tout aussi imposante.

World Market, sorte de gigantesque journal d’acier, froissé en boule, comme prêt à être jeté, réduit l’information à un bien de consommation. Wang Du se questionne avec cette œuvre sur le support des médias, celui-ci représentant selon l’artiste la « post réalité ».
« Les lecteurs de la presse jettent l’information après l’avoir consommée, alors qu’en réalité, il faut prendre le temps de bien mâcher pour la digérer »
Wang Du, lors du montage de l’exposition a même « rajouté » une œuvre (Produit dérivé) aux cinq initialement prévues, en compressant des gros cubes de journaux invendus qu’il avait acheté au poids, pour les suspendre entre les colonnes du musée. (Nous nous souvenons que Wang Du, participant à l’inauguration du Palais de Tokyo, avait déjà pour « le déchet » une sorte de fascination ; il présentait alors une immense poubelle de cinq mètres de haut, du même acier d’ailleurs que le tunnel, remplie de journaux et de télé.)

Tapis volant, œuvre tout aussi spectaculaire que les cinq autres est à la fois objet politique et réalisation artisanale spectaculaire. C’est un tapis de plus de 20 sur 15 m (fabriqué par plus d’une trentaine d’ouvriers chinois pendant trois mois) qui renvoie à la globalisation de l’information. L’événement ici illustré (la couverture du Time sur l’explosion de la navette Colombia) concernerait, sous certains aspects, toute la planète. Wang Du fait de l’atomisation d’une navette le plus grand tapis du monde !
Plus loin des sculptures/femmes aux jambes démesurées sont multipliées en plusieurs exemplaires et provoquent un effet saisissant : le spectateur traverse en quelque sorte d'une « forêt de jambes » ! L’artiste joue ici sur l’idée du clonage, de la répétition à l’identique de figures provocantes telle que les médias savent en créer et en consommer. Un panneau de 10 mètres en arrière plan représentant la page de garde d’un site érotique japonais ainsi que les gigantesques mannequins (dont nous voyons un bout de culotte sous la jupe…) mettent en scène les codes du voyeurisme.
Le panneau est en réalité un mur, derrière lequel a lieu la dernière partie de l’exposition. Alors que dans Tunnel, le spectateur passait de l’autre coté de l’écran de télé, avec Enter il traverse celui de l’ordinateur pour assister à un autre type de défilé, non pas de femmes aguicheuses mais de soldats et de chars…
Défilé représente une armée chinoise installée sur un podium normalement réservé à la mode ! Wang Du transforme le sujet du défilé militaire en le détournant de son « objectif initial » pour le rendre ridicule et complètement kitsch avec soldats à l’assaut, baïonnettes, tanks avec des canons surdimensionnés, missiles qui décollent dans un nuage de fumée, et cela toujours sous la forme de sculptures en résines aux proportions déformées. Cette critique de la puissance (ou impuissance ?) de l’Armée prend d’ailleurs encore plus de sens aujourd'hui et parait même visionnaire (l’œuvre date de 2000).

Médias & business …
Nous pouvons pour cette exposition nous amuser du contraste que crée la présence (plutôt visible) des différents sponsors de l’événement. L’artiste se sert et abuse évidemment de ce qu’il critique le plus. Qu’il ait eu besoin de TPSL pour mener à bout son projet paraît normal, mais que la soirée de vernissage (très select selon les médiateurs) ressemble à un événement promotionnel de la célèbre entreprise paraît plus dérangeant.
Nous regrettons aussi que la muséographie soit si « écrasée ». La place au Palais de Tokyo ne manque pourtant pas, mais pour cette installation, qui mérite véritablement de l’espace, les pièces sont bien trop rapprochées les une des autres. Nous aurions souhaité pouvoir avoir le choix de ne pas suivre le parcours tout tracé du jeu de piste. D’ailleurs l’artiste avait même prévu, paraît-il, cinq mètres de trop pour son tunnel, qu’il a du « couper » au dernier moment…Il est aussi regrettable pour les spectateurs parisiens, au vu de l’actualité, de ne pas voir pas dans cette exposition la sculpture de Bush et de son coach, We're smoking them out (On va se les faire) exposée au rectangle qui a fait partie des propositions artistiques de ce tour de France 2004.

Wang Du est donc un artiste qui effectue un vrai travail de contre journalisme en montrant l’absence d’objectivité du système médiatique. Avec un nouvel imaginatif du corps tout en utilisant parfaitement les lois des médias, son œuvre semble être un subtil commentaire de notre époque. Nous retiendrons également de cette exposition que l’auteur de la « parade » réussit un tour de force incroyable ; en mélangeant les images, en montrant la profusion, la diversité, la frénésie de l’information et en accusant sa platitude avec une ironie mordante, Wang Du agit finalement lui-même comme un nouveau média.

Sandrine Dobler

Jusqu’au 2 janvier 2005
Palais de Tokyo, site de création contemporaine
13 av du Pdt Wilson 75116 Paris
Sur le Net : Cliquez-ici




visuel : Defile, 2004 - Vue de l'exposition de Wang Du Parade # 4 au Palais de Tokyo, site de création contemporaine, Paris du 17 septembre 2004 au 02 janvier 2005 - Copyright Daniel Moulinet