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Less is more *
Le moins c’est le plus !
Il vous reste quelques jours pour découvrir ou redécouvrir Emmanuel, un artiste français méconnu du grand public qui a rarement exposé sur les cimaises des musées français bien que soutenu depuis toujours par la galerie Denise Renée, considérée comme l’une des plus prestigieuses de la capitale.

L’artiste actuellement accueilli à l’hôtel des arts de Toulon, lui offre la possibilité de présenter une rétrospective de ses oeuvres d’une ampleur considérable. L’exposition tente de retracer et d’élucider plus de trente années de création volontairement solitaire.

Quel est donc le mystère Emmanuel ?
Une première rencontre nous a permis d’appréhender l’homme comme un être pudique et discret.
Bien qu’influencé par les courants de l’art cinétique, il cultive une indépendance radicale à l’égard de ses prédécesseurs. Héritier également de Kupka, Mondrian et surtout de Malevitch, il reprend la thématique suprématiste de ce dernier avec une rigueur toute mathématique (un travail de découpe très précis dans le verre) et dans une visée à la fois plus intimiste et plus contemplative : on est loin des partis pris et positions politiques de l’avant garde russe.
A la recherche d’une plastique pure où seuls seraient admis le cube et le parallélépipède et où les plans présenteraient des surfaces immaculées, il réalise principalement aujourd’hui des compositions en verre peint ou teinté dans la masse en noir et en blanc qu’il accroche au mur en les recomposant les unes par rapport aux autres. Il aura ainsi abandonné le carton pour le papier puis le papier pour le verre auquel il adjoint le miroir pour ses réalisations actuelles.

Emmanuel privilégie des compositions dynamiques fondées sur la multiplication d’angles de quarante-cinq degrés. Il élabore un espace pictural composé de rythmes perpendiculaires, de segments parallèles, nouant ainsi des relations entre signes verticaux ou horizontaux (des plus et des moins ?) qui déterminent des rapports de proportions familières.
L’évolution de l’artiste montre un abandon progressif des couleurs (rouge, bleu et vert) au profit du noir et du blanc dans une recherche de contraste, de simplicité et d’épuration. Il décide d’ailleurs de présenter ses quelques œuvres colorées dans les salles d’exposition du rez-de-chaussée pour, paraît-il, " ne pas trop effrayer le philistin ", afin que ce dernier éprouve le désir d’accéder aux étages supérieurs....
Malgré l’apparente froideur de l’exposition, nous sommes " d’entrée " happés par la chaleur et la sensation de vie émanant de multiples jeux de réflexion du verre, dans un contraste saisissant entre les étranges ruptures de symétrie et les angles des pièces d’exposition.
Emmanuel attache en effet une grande importance à la muséographie (alignement raisonné des toiles...). L’artiste se sert tout particulièrement des murs blancs de l’espace d’exposition pour faire émerger son espace propre par des effets de contraste blanc / noir, des disparitions progressives du cadre et surtout des jeux de rupture, de détournement et de continuité avec les angles droits de la salle.

Il brise ainsi l’espace rationalisé du lieu et nous introduit immédiatement dans son espace imaginaire, où règne une subjectivité ayant ses lois et sa logique propre. Par l’utilisation des matériaux comme le verre et les miroirs, il donne à son abstraction un caractère contemplatif. La surface lisse et la profondeur de teinte de ce verre coloré créent une délicate sensation de solitude et de silence nous dévoilant avec une certaine pudeur, l’intimité de son univers.
Entre autres talents, Emmanuel possède l’art de faire glisser les surfaces noires et blanches les unes sur les autres. Il réalise ainsi des tracés composés de géométries énigmatiques et de signes mystérieux qui ont pu être comparés aux enluminures irlandaises du VIIe siècle. A la fois symboles du quotidien et lettres informes, ces traits conduisent, dans un rythme autonome, à une introspection méditative.
Cette expérience de l’indicible, de l’en-deça du signe, s’avère bien en effet une invitation à explorer l’intériorité en se dessaisissant des formes significatives.
Ces “sillages énigmatiques” (Roxanne Jubert) et cette présence discrète confinant à une sensation d’absence nous amènent alors tout simplement à nous affranchir de nos a priori et surtout à nous abstraire, à nous isoler du milieu extérieur pour mieux pénétrer dans le domaine de la réflexion. En cela réside précisément tout l’enjeu de cette exposition intitulée “S’Abstraire”.
Peut-être est-ce d’ailleurs pour cette raison qu’Emmanuel s’est toujours situé en marge de la mode et des courants s’affranchissant ainsi notamment peu à peu du suprématisme.
Signalons également l’importance du travail d’Emmanuel réalisé sur support livresque et dont il faut regretter l'absence au sein de cette rétrospective pourtant exhaustive.
Vivant par le rythme, classique par la science, et " novateur " par le matériau, Emmanuel est typiquement et essentiellement un artiste emblématique de son temps.

Sandrine DOBLER

*Ludwig Mies von der Rohe

Hôtel des Arts du Conseil général du Var
236 bd général Leclerc
Toulon
Du 19 février au 10 avril
Tous les jours de 11 h à 18 h, sauf les lundis et jours fériés
Entrée gratuite