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Année 2004, Année Marc Desgrandchamps
Peintre de l’incertitude
Les tableaux de Desgrandchamps ne sont pas d’un accès facile ni immédiat : ils exigent moins une grande culture artistique que du temps et un peu de silence, de solitude. Le temps de se laisser imprégner par leur durée lente, le temps que s’immiscent parmi notre système sensible leurs formes incertaines, leurs figures évidées, inquiétantes, errant entre la surface du tableau et notre regard. Aura tremblante d’une peinture flirtant avec le vide, toujours menacée de disparition, qui prend peu à peu une sorte d’évidence, de puissance sourde, entêtante, angoissante aussi. « Saper la représentation tout en la maintenant est la brèche sur laquelle se suspend ce que je tente de peindre » déclare le peintre funambule. A force de regard (à force d’images aussi), jusqu’à épuisement, les êtres et les choses deviennent chez Desgrandchamps inéluctablement incertains. La transparence et l’aspect fantomatique des peintures semblent paradoxalement l’aboutissement d’une condensation d’images et d’une intensification du regard. L’artiste travaille d’ailleurs à partir de photographies personnelles, de cartes postales, de coupures de presse, et confie être affecté par le flux des images contemporaines. Une des gouaches présentées à Métropolis, par exemple, a pour origine un cliché de la prise d’otages de l’école de Beslan. Sur le plan si mince des toiles viennent donc se projeter et se tresser en échos impalpables des images aux origines « physiques » et temporelles diverses, tout un cheminement chaotique et musical du regard. La surface, la peau s’avèrent ici ce qu’il y a de plus profond.

Marc Desgrandchamps est né à Sallanches en 1960, il vit et travaille actuellement à Lyon. Ses premiers tableaux sont marqués par l’influence de Picasso, de Max Beckmann, du néo-expressionnisme et de la figuration libre. En 1987, il expose avec Vincent Corpet et Pierre Moignard aux galeries contemporaines du Centre Georges Pompidou : les cris fusent et le scandale éclate lors du vernissage... La peinture étant alors jugée par le milieu de l’art contemporain français comme un médium dépassé. Qu’à cela ne tienne, l’artiste poursuit son oeuvre patiente et expose régulièrement à la Galerie Zürcher à Paris depuis 1995.

En 2004, son actualité aura été fort riche : après ses expositions au Musée de l’Abbaye de Sainte-Croix des Sables d’Olonne, au Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg et à la Chapelle St-Jacques à St-Gaudens, le Musée d’art contemporain de Lyon lui consacre une vaste rétrospective et la Galerie Métropolis (Lyon) présente une quinzaine de gouaches inédites. Soit deux belles occasions de découvrir l’un des plus grands peintres français contemporains.

Un univers évanescent
Dans la première salle du musée lyonnais, on débarque d’emblée sur la plage d’un imposant triptyque. Au centre, un magma (carcasse ?) gris-vert sur lequel sont accrochées deux serviettes éponge. A gauche, une femme en maillot avec un bras tronqué. A droite, un homme de dos, nu, et sur le sable un ballon de football distordu ressemblant à un dé fondu par le hasard et le soleil. Les deux personnages ont une chair grisâtre, fuligineuse, diaphane, comme transformée par l’huile diluée en une fumée fantomatique. Dans la même salle, on découvre d’autres tableaux sur le motif balnéaire, et toujours ces corps évanescents, ces objets (bouées, chaises en plastique...) pliés ou tordus selon une géométrie inconnue, ces coulures de peinture abondantes, sur fond de paysages familiers. L’exposition du MAC se poursuit par une succession de salles à l’univers tonal et topologique homogène, chacune invitant à une expérience sensorielle à la fois proche et singulière. Ce sont des terrasses au milieu des montagnes, des jardins de villas, des campings ou des clairières, au sein desquels déambulent, ou se figent en des poses sculpturales, femmes, hommes et enfants à chair translucide, aux corps tronqués, sans visage ni identité déterminée. Ce sont des plans superposés par transparence, des perspectives court-circuitées, des décadrages, l’étiolement de la matière, sa dilution lente, la fatigue des formes...

Jean-Emmanuel Denave

Marc Desgrandchamps
au Musée d’art contemporain, Cité Internationale, Lyon 6e, jusqu’au 19 décembre 2004
Tel. : 04 72 69 17 17 - sur le net
à la Galerie Métropolis 19, rue Auguste Comte, Lyon 2e, jusqu’au 15 février 2005
Tel. : 04 78 42 23 37. sur le net
Une très belle monographie consacrée à l’artiste a été publiée récemment : Marc Desgrandchamps, Editions Flammarion, 2004.

visuel : Marc Desgrandchamps - Courtesy Galerie Zürcher