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Luc Delahaye : « L’autre photojournalisme »
Dieter Appelt : « L’éclatement des repères »

La séduction est dans l’enregistrement du poétique.

La Maison Rouge accueille du 4 novembre 2005 au 22 janvier 2006 deux expositions individuelles de deux artistes contemporains au parcours et à l’œuvre atypiques : Luc Delahaye et Dieter Appelt.

Luc Delahaye : « J’ai deux mots : vitesse et indifférence ».
Luc Delahaye appartient à cette nouvelle génération de photographes poussée à la déconstruction du photojournalisme des années 50-60. Qu’est ce que la photographie sans le photographe ?

Le phénomène Delahaye recherche incontestablement une autonomisation de l’œuvre par rapport à son auteur. Observer le réel sans vision omnisciente, se contraindre à enregistrer ce qui est éminemment visible sans position dominatrice, arriver à construire une image parlante, pensante et autocratique semblent être les fondements de la recherche photographique de Luc Delahaye. Neutralité naturelle et richesse du détail écrivent à elles seules la puissance narrative de ses clichés. Dans une société dominée par les médias de masse, l’inflation événementielle et leur spectacularisation, le sensationnalisme galopant, la consommation quotidienne des photos-chocs, dans une société où tout est devenu signe, symbole et travestissement, dans une société des simulacres décrite par Jean Baudrillard dans les années 70, le spectateur est victime de ce qu’il regarde. La manipulation visuelle est ubiquitaire et la stigmatisation du pouvoir et de la victime devient problématique annihilant la force critique du regardeur. Luc Delahaye préfère la catharsis critique à la purge émotive, la photographie « épique » naturelle à celle tragique et préfabriquée. La littéralité des clichés photographiques de Delahaye empêche la surdramatisation de l’actualité événementielle et contraint le spectateur à une conscientisation, à une réflexion sur les relations entre art, histoire et informations ; l’équilibre se fait naturellement entre quotient émotionnel et quotient de sens. L’image historique de Delahaye contient sa propre critique ; elle est pourtant indissociable de l’imaginaire mais silencieusement liée et unie au réel.
L’utilisation du format panoramique est le moyen pour lui d’enrayer l’équation arrêt sur image, arrêt de l’histoire et de créer ainsi une continuité visuelle et historique. La forme large permet la non-réduction du sujet et la conservation de ce qui est hors champ de la presse. Montrer le contexte, c’est montrer une réalité dans son ensemble sans en écarter sa complexité. Montrer le contexte, c’est comprendre.
La séduction et la subjection intrinsèques au format panoramique (on pense naturellement au cinéma ou à la pub) sont palliées par l’argument et la volonté d’un enregistrement d’une poésie du chaos et du désordre. Les photographies de Luc Delahaye deviennent une sorte de poème épique anti-compassionnel. La volonté de l’artiste est ainsi de faire de la photo d’actualité, le révélateur d’une latence poétique brute et spontanée. A vous d’en juger…


Dieter Appelt : photographe, cinéaste, dessinateur, musicien, sculpteur : une œuvre riche, exigeante et complexe présentée à la Maison rouge. La volonté commune de l’artiste et de la commissaire d’exposition Françoise Paviot fut de réunir un ensemble d’œuvres couvrant l’étendue des champs artistiques développés par Appelt depuis une trentaine d’années.

L’œuvre évolue dans un espace mystérieux où stabilité et labilité se chevauchent d’une pièce à l’autre, projetant le regardeur dans un intervalle, dans un entre-deux énigmatique, à l’image de la double réalité du négatif et du positif dans le travail photographique. Son univers plastique est celui d’un sculpteur. Il agit sur la lumière, sur la matière et sur les vibrations en revendiquant le libre choix de ses moyens d’action, sans se laisser enfermer dans les particularismes d’un dispositif. Il fait appel à une syntaxe puisée dans le modèle poétique et à une mise en scène construite avec rigueur et sans concession pour falsifier et faire éclater les repères naturels. On assiste par exemple à une inversion de la masse pesante, le poids lourd devient poids léger et inversement.
Dans Pitigliano, 1982, le corps devient matière molle et pénétrable, soumise à des mains dominatrices et castratrices. En effet, les doigts enfoncés dans les orbites effacent le regard de la victime et laissent place à une fouille au corps à la violence froide et placide. Une chaise en bronze vide placée en face du tableau photographique invite le spectateur à un corps à corps voyeur. Cette image d’un regard assassiné par des doigts pénétrants fait directement écho à une photographie de William Mortensen de 1932, intitulée Rapports humains.
La capture du temps et du flux mouvant, l’enregistrement de la durée et de l’attente sont également au cœur de sa recherche photographique. « L’immobilité n’est pas l’inertie » nous dit Rodin. Il dépasse ainsi la fixité et la rigidité matérielle de la photographie pour la rendre active et révélatrice d’une condensation temporelle.(Cf : Der fleck auf dem spiegel den der atemhauch schaft : la tâche que le souffle projette sur le miroir, 1977-2005). Cette métamorphose atypique de l’image fait appel à un imaginaire complexe à la poésie sombre. « Poésie douloureuse » que l’on retrouvera aussi bien dans son travail photographique, dans ses sculptures que dans ses films. Chez Appelt, les médiums dialoguent, interagissent et stimulent une création cohérente, riche et complexe empreinte de mystère et d’étrangeté.
Percez l’énigme…rendez-vous à la Maison Rouge du 4 novembre 2005 au 22 janvier 2006.



Julie ESTEVE.


La Maison Rouge
Fondation Antoine de Galbert
10 Bd de la Bastille
75012 Paris

Ouverture :
Du mercredi au dimanche de 11h à 19h
Nocturne le jeudi jusqu’à 21h

Sur le web : la Maison Rouge