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« Rencontre avec Pierre Sterckx »
Professeur au mastère de multimédia à l’Ecole Supérieure des Beaux Arts de Paris et enseignant à l’Institut d’Etudes Supérieures des Arts, Pierre Sterckx est aussi critique d’art à Télérama, Beaux-Arts Magazine et Art Presse.

Spécialiste de Magritte, il est le scénariste du cd-rom « Le Mystère Magritte ».Il est également conseiller de collections en art contemporain en Belgique et en France.


(I) Vous participez activement au master de multimédia-hypermédia à l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris, est-ce que vous vous sentez de plus en plus concerné par le web comme outil d’aide à la création artistique ?

Cela fait sept ans que j’enseigne le master de multimédia-hypermédia à l’Ecole des Beaux-Arts et que j’observe ce phénomène de création : la création dans le multimédia, ou création en multimédia. Moi-même, je ne suis pas un usager de ce média ; je suis en retard mais je suis fasciné et je ne suis pas du tout réticent ni phobique mais pas capable d’y aller parce que peut-être c’est une question de génération.
Mais mes étudiants me montrent constamment des choses et je suis tout à fait convaincu que dès qu’un médium est ascendant avant de devenir dominant, il a immédiatement une action de réciprocité avec l’art libre. Cela a toujours été le cas : on l’a vu avec la photo, et plus tard avec le cinéma. Pour la télévision j’ai toujours dit qu’il n’y aurait pas eu de Andy Warhol sans la télévision ni même de Lichteinstein parce que la définition d’une image en « dots »,en points,ce n’est plus de la photogravure ,ce sont des électrons, ce sont des balayages d’écran.
Aujourd’hui il est donc certain que l’art contemporain va vivre une nouvelle phase ,où est en train déjà de vivre une nouvelle phase en relation avec le web.

(II) Ce prochain bouleversement de l’art sera-t-il cantonné à une certaine élite ou à certaines personnes qui ont l'usage du web et pouvez-vous donner quelques exemples d’artistes qui utilisent ce nouveau média ?

Non je ne pense pas que cela va rester réservé à une élite ou être élitiste, ce n’est pas fait pour cela. C’est un champ qui est immédiatement collectif qui est ouvert comme le pop-art que j’ai cité tout à l’heure qui a été un système ouvert. Avant c’était de l’analogique c’est-à-dire des images à référant ou images à modèle. Ici ce n’est plus le cas : c’est une autre type d’images et c’est cela qui m’intéresse, c’est de voir comment des plasticiens ou des vidéastes ou que sais-je les utilisent. Pour la bande dessinée la chose est en route de la même manière. Il s’agit de se poser la question à partir de quel physique ces gens là font une poétique et là je pense apporter ma modeste contribution en disant que le pixel est radicalement autre comme une nouvelle définition du physique.
Je vais vous citer trois noms de peintres qui tous dans des domaines différents et de monde différent travaillent des tableaux des toiles,( mais la toile c’est aussi le web) avec l’aide du pixels. Le premier c’est Takashi Murakami, un japonais, le deuxième c’est Julie Merhetu une New-Yorkaise et enfin Albert Oehlen un allemand ; ils travaillent tous l’image de synthèse et le pixel, ils font de la palette graphique, de la gestuelle ou du tracé avec la pixelisation discrète ou très apparente selon les cas, ou bien font des fractals comme Murakami, et la fractal c’est du pixel. C’est une technique particulière qui utilise la même structure en abîme, en monde gigogne en reproduisant constamment les mêmes structures ou les mêmes images en fractalisation c’est-à-dire de plus en plus petit jusqu’à l’infini. Ce sont des univers qui étaient impensables voilà 20 ou 30 ans où seulement un mathématicien comme Mandelbrot avait déjà approché ,en théoricien ,la notion d’objet fractal. Mais aujourd’hui on voit que des machines et des artistes associés se mettent à fractaliser des images, des structures et nous assistons à une base solide pour le développement du web.
Faire du web pour faire du web cela ne veut rien dire car on peut faire du web avec de la quincaillerie avec n’importe quoi puisque c’est un mange-tout. Le web peut manger les subjectivités les plus idiotes ou bien créer de nouvelles subjectivités.
Il faut cependant se méfier des gens qui disent que cela marche, c’est un fourre-tout et moi je pourrais répondre : « attention quelles sont les structures qui assurent à ce nouveau médium une force, une capacité de trace mnésique c’est-à-dire une trace qui fait mémoire. »
Je vais vous raconter une anecdote, la semaine dernière je suis allé voir un film « Punch,Drunk,Love » qui est une comédie de mœurs américaine tout à fait ébouriffante avec des personnages attachants où les couleurs sont très saturées, très lumineuses et on a l’impression que l’on est dans un univers de couleurs de synthèse. D’un seul coup, que se passe-t-il ? je ne suis pas averti et l’écran devient rouge avec des modulations, il se strie avec des couleurs très belles et je me dit que ce n’est pas possible je dois rêver ce sont des tableaux de Jeremy Blake. Ce dernier est un des peintres les plus importants, j’en rajoute donc un quatrième, de la nouvelle génération des 30-35 ans qui vit à New York et qui fait de l’image numérique sur écran plat avec des variations de couleurs toutes les dix à douze minutes entièrement travaillées par lui avec une grande force plastique inspirée de Rothko et de la grande peinture abstraite américaine.
Tout ceci veut dire quoi : que toute une nouvelle peinture qui s’appuie sur le numérique rentre dans le cinéma et agit sur le cinéma qui est encore ou qui était encore un médium capteur de photons. Il se passe là un carrefour très intéressant entre peinture et cinéma c'est pour cela que je dis que le web est formidable mais qu’il existe d’autres points d’apparition d’un nouveau rapport entre la peinture, le récit, la subjectivité et l’abstraction.

(III) En termes de diffusion que pensez-vous d’un artiste qui n’a pas sa galerie virtuelle sur le web ?

Pour moi c’est un artiste ringard, je le crains. Même un écrivain ou n’importe quel homme de création ou n’importe quel type de communication humaine a besoin de l’outil du web. Rien que pour l’apport des banques de données , on sait que cela est vraiment vertigineux. Pour un artiste, il peut investir ces banques de données qui font que sa peinture n’est plus uniquement visible dans une galerie , qui reste un lieu très local, mais visible par tous.
Même les grosses galeries à Paris où à New York sont très localisées et, pour certaines, elles ont beau avoir des adresses prestigieuses, il faut quand même oser franchir la porte. Dans le web, il n’y a pas de porte, il y a des portails et le portail n’est pas difficile à pousser c’est un autre type de rapport donc pour moi ,je pense que dans les dix ans qui vont venir tout le marché de l’art va basculer .Il va y avoir des visites de galeries virtuelles, de nouveaux échanges, de nouveaux rapports entre les gens, de nouveaux réseaux.

(IV) Je voudrais revenir sur votre rôle de critique d’art et savoir si pour vous encore aujourd’hui le critique d’art est une personne écoutée et a les moyens de communiquer sa critique, ses envies ses dégoûts ? Peut-il encore faire l’art d’aujourd’hui comme à une époque où certains critiques d’art pouvaient faire où défaire un artiste en fonction de leur goût personnel ?

C’est la même question que l’on a posée aux marchands à une époque : Paul Durand-Ruel(1) faisait Degas ou Daniel Henry Kahnweiler (1) faisait Picasso de même que Clement Greenberg (1) a fait Pollock et j’ai appris voilà peu de temps que Greenberg avait cassé Nicolas de Staël : c'est-à-dire au moment où de Staël prenait un envol extraordinaire aux Etats-Unis, Greenberg, intervenant comme grand critique d’art, a systématiquement démoli de Staël qui est sorti des collections américaines ; cela a peut-être a été un des éléments de sa grande dépression, je ne sais pas.
Il y a donc eu des époques depuis Baudelaire, et même avant avec les Salons où il existait une grande association entre les critiques les marchands et les artistes.
Je pense que maintenant on en ai sorti et je ne crois pas du tout au pouvoir du critique. Aujourd’hui je ne pense pas qu’un Philippe Dagen (1) ou un autre ait quelque pouvoir que ce soit sur l’évolution de la peinture.
Je ne pense pas que même dans les bonnes revues comme Art-Press où Beaux-Arts Magazine il y a des gens qui puissent « faire » l’art.
Mais, maintenant, il faut se poser la question de savoir comment cela va pouvoir fonctionner car pour revenir sur l’interactivité il faut savoir comment va se faire la formation du jugement, de la pédagogie, du savoir par rapport à une démagogie des opinions.
Cette question n’est pas uniquement posée à l’art mais à l’ensemble de la culture. La question reste suspendue.
Moi je fais mon travail avec beaucoup de passion mais modestement. Je viens d’écrire un article sur les trois peintres dont je vous ai parlé, j’espère qu’il va paraître parce que quelquefois ce n’est pas le cas. De temps en temps ma récompense en tant que critique vient des lecteurs qui me lisent mais aussi des artistes. J’ai des retours d’artistes qui me disent des choses très agréables ; alors je me dit qu’au moins ce que j’ai écrit ne déplait pas à celui qui l’a fait, c’est déjà quelque chose et je me contente de ça.
Je suis également consultant auprès des collectionneurs et là j’ai une influence très concrète mais je ne vais pas dissocier mon activité de consultant et de critique ce serait immoral et cela ne tiendrait pas. On m’a déjà reproché ouvertement de cumuler les pouvoirs et un jour en Belgique un journaliste me l’a écrit : j’étais directeur d’une école d’art donc je formais les gens, j’étais critique d’art dans un magazine donc je commentais le travail des artistes et en tant que consultant je pouvais provoquer des achats. J’occupais donc les trois postes et c’était trop. Je ne suis même pas rendu compte que c’était des pouvoirs et je lui ai répondu que ce n’était pas un cumul de pouvoirs mais une forme de synergies. Je ne suis pas obsédé par les pouvoirs et tous ceux qui dénoncent l’abus de pouvoirs, comme avec les énarques, sont souvent des gens qui se sentent rejetés du système et qui sont malheureux ; alors ils voient toujours des despotes à Beaubourg, à Beaux-Arts Magazine mais je ne vois pas ces gens là, je vois un réseau avec des fonctions complémentaires. En plus avec le web cela va se démultiplier d’une façon que l’on ne peut pas imaginer.

(V) Récemment, de nombreuses critiques ont été faites à la suite d’organisation d’accrochages de grandes expositions,soit pour des raisons de chronologie , soit pour des problèmes de dispositions,quel est votre sentiment ?

Il y a toujours des gens qui sont dans le négatif mais il ne faut pas oublier que les grandes expositions sont des grands spectacles, des mises en scène ; les tableaux doivent vivre d’une certaine façon spectaculaire sinon ce n’est pas la peine. Le Manet-Velasquez n’avait aucune mise en scène c’était lamentable, autant feuilleter un catalogue de la même façon que l’exposition de De LaTour au Grand Palais n’avait aucune scénographie. Par contre, Matisse-Picasso était magnifiquement mise en scène. Il y avait des textes, des tableaux mis côte à côte, des rapprochements : une vraie et beau spectacle.
La peinture ne demande qu’à devenir un acteur de quelque chose d’un récit ou d’une théâtralité et il faut faire de plus en plus de grandes expositions qui soient du théâtre. Regardez l’exposition de Roland Barthes c’est un spectacle : on s’assied, on écoute, on bouge, il y a du visuel. Si on se contente encore de mettre des tableaux côte à côte avec des chronologies c’est foutu et sur le web justement on peut créer des espèces de constellations, de nouveaux rapprochements, de mises en scène et je sens que, tout en étant un vieux de la vieille, il faudrait pas me pousser trop loin pour que je participe à ce genre de spectacle. D’ailleurs avec les élèves du master nous avons travaillé sur un site pour Gelluc et son chat : c’est un super spectacle avec des décors, des couleurs .C’est l’avenir de la monstration, de la façon de montrer l’art et on est tous fatigué de la simple exposition qui est devenue ennuyeuse. Là on rentre dans un nouveau monde, et je pense que le numérique est pour quelque chose dans tout cela.

(VI) Votre compatriote Magritte expose en ce moment au Musée du Jeu de Paume,je pense que cela doit vous faire plaisir,mais que pensez-vous de la transformation du lieu en Musée de la Photo et de l’image.

Oui ,j’en ai vu quelques unes des expositions de Magritte et celle-ci est tout à fait bien.
M.Abadie, le commissaire de l’expo, est quelqu’un de bien, un grand professionnel ,un homme de métier qui sait accrocher, qui sait concevoir. Une seule chose : c’est la salle avec le ciel bleu et personne ne comprend pourquoi d’un seul coup le mur devient nuagiste alors que Magritte s’en passe absolument .C’est la seule petite chose que je reproche à l’exposition sinon l’accrochage, les rapprochements, c’est tout à fait magnifique.
Pour revenir à la transformation du Musée en centre pour la photographie cela serait dommage alors qu’il en existe plusieurs sur Paris qui sont de très grande qualité. Je ne connais pas les projets exacts de M.Aillagon mais j’espère que l’on va jouer vraiment le jeu de l’image et l’ouvrir à d’autres formes d’expression comme justement l’image pixelisée. J’attendrais quelque chose là de nouveau et d’intéressant et ce serait l’occasion d’ouvrir une nouvelle brèche dans le paysage actuel. Si ce n’est pas tout à fait ça, on pourra toujours aller frapper à la porte en disant que de temps en temps il faudrait savoir prendre des initiatives.

(VII) Vous avez parlé tout à l’heure de Nicolas de Staël. Une grande exposition s’ouvre ces jours-çi à Beaubourg et à côté de lui il y a Philippe Starck : c’est le design qui se retrouve pratiquement au même pied d’égalité que la peinture. Pour vous est-ce que c’est la manifestation d’une nouvelle tendance où l’on mélange les genres ?

C’est en route depuis un certain temps. On vient d’une société extrêmement dure dans la hiérarchie : imaginez qu’au 18°siècle vous étiez peintre de natures mortes, vous étiez un petit maître toute votre vie et vous en souffriez. Petit à petit, cette hiérarchie s’est dissoute mais c’est dur encore aujourd’hui, cela résiste avec les Beaux-Arts, les Arts Appliqués, les Arts Décoratifs. Je crois que maintenant on est arrivé à un décloisonnement considérable. La bande dessinée qui traînait dans la mineurisation est un exemple où on sent bien les progrès considérables qu’elle fait depuis plusieurs années pour se situer autrement. Je trouve donc que Starck à Beaubourg c’est vraiment très très bien.

(VIII) Pour conclure, pluralité des artistes veut dire pluralité des modes de diffusion ?

Oui pluralité c’est le mot, c’est le mot du médium web. On pourrait aussi dire multiplicités au pluriel qui est le mot des mots mais on n’aurait pas le temps de le développer ici. Peut-être un autre jour ?

Recueillis par YANN ROUSSEAU


(1)
Paul Durand-Ruel : (Paris 1831-id,1922) Collectionneur et marchand de tableaux français.
Il dirige la célèbre galerie Durand-Ruel,fondée par ses parents,et défendit,l’un des premiers,les peintres impressionnistes dont il possédait une superbe collection.Il contribue également à la vogue extraordinaire des artistes français aux Etats-Unis.

Daniel Henry Kahnweiler : (Mannheim 1884-Paris,1979) Marchand de tableaux français d’origine allemande.
Fixé à Paris en 1907,il ouvrit sa galerie,située rue Vignon,aux peintres cubistes et contribua ardemment à la diffusion du mouvement. Il est l’auteur de deux ouvrages :une monographie sur Juan gris et Der Weg zum Kubismus (« Le chemin du cubisme ») paru en 1920.

Clement Greenberg (1909-1994) critique d’art américain est surtout connu pour sa vision moderniste de la peinture et sa conception formaliste de la critique d’art. Célébré par la génération de peintres américains héritière de Pollock, Newman et Still (qu’il contribua largement à découvrir), Greenberg fut violemment contesté par les artistes minimaux et conceptuels qui, rompant avec la peinture, ont voulu se libérer d’une esthétique jugée indifférente aux contenus sociaux et aux enjeux politiques de l’art

Philippe Dagen : Romancier,professeur d’histoire de l’art à l’Université de Tours, critique d’art au Monde.