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L’expérience de la série selon Richard Tuttle

L’exposition au Frac Haute-Normandie présente six séries, caractéristiques des recherches plastiques de Richard Tuttle entre 1992 et 2002. Ce projet d’exposition a été accueilli auparavant au Frac Auvergne et au Domaine de Kerguéhennec.

L’œuvre de l’américain Richard Tuttle fait l’objet d’une rétrospective majeure présentée jusqu’en 2007 dans six des plus importants musées américains, retraçant une carrière étendue sur plus de quarante ans. Considéré comme l’un des artistes américains les plus originaux de la première génération qui a émergé aux Etats-Unis après les années soixante et loin de l’art minimal auquel certains critiques ont voulu l’associer, son art s’abstrait de toute notion conventionnelle de formes, volumes et d’espaces au profit d’une libération du matériaux , de la surface, de la couleur ou de la ligne qui sont dès lors utilisés dans toutes leur potentialités physiques mais aussi émotionnelles.
L’œuvre contiendrait toute l’histoire du monde au plus profond. « Faire une chose qui ne ressemble qu’à elle-même, c’est là le problème, c’est là la solution » déclare Richard Tuttle. Il s’agirait en fait de réaffirmer l’engagement de l’artiste à travers une recherche propre au langage même de l’œuvre d’art. Pour Richard Tuttle le monde actuel est fossilisé, sclérosé. La langue anglaise en est la preuve. Depuis que ce langage est devenu utilitaire, la langue du fameux « business man » devient progressivement une langue morte.
Enlever les archaïsmes, sortir de cette vision de l’art comme miroir du réel ou imitation du réel. L’art est bel et bien un monde à part, qui plus est, un monde parallèle. La base de son travail est de redéfinir les notions de l’œuvre d’art comme l’explique Marc Donnadieu, directeur du Frac. Richard Tuttle tente de réenchérir surenchérir le champ du réel et par là-même celui du spectateur. « Quand on a perdu la définition des choses, il faut les vivre de l’intérieur. »
Son travail en série consiste à partir d’un postulat et de le développer. « Dans mon travail il n’y a jamais de fin. Je tente juste d’ouvrir des brèches ». La série représente également une progression vers un absolu spirituel. Son travail parle à la physicalité. Il cherche à court circuité circuiter notre mode de pensée. Il n’y a pas de référent, ce sont des modes de vision que nous n’avons pas encore. Un éléphant crachant du feu ? Ah non, un oiseau s’approchant du soleil ! Dans la série The colour is the tone (douze œuvres sur papier réalisées en 1994), nous voyons des formes, comme des tâches d’encre et nous visualisons une forme connue, comme un possible référent. Nous ne sommes pourtant pas devant des encres de Victor Hugo ou le test psychanalytique de Reichstag. Ses traces de pinceau ne sont rien d’autre que des traces de pinceau, ses couleurs ne font référence à aucune symbolique, ses formes ne reproduisent rien. Ses dessins n’ont plus rien à voir avec la représentation. Ainsi, l’œuvre ne créée potentiellement plus un ailleurs, elle est partie intégrante du réel qui l’entoure.
« Mes questionnements sur la relation entre vie et langage, fondement de notre sociabilité, me conduisent à cette conclusion : seule l’œuvre d’art révèle la nature profonde de l’être humain. Mes pièces ressemblent à des mots pour mieux se libérer du langage, principalement de l’écriture. J’aime la poésie et la littérature, cependant. Mais ce que je veux exprimer ne peut être écrit. » Qu’en est-il dès lors du quadrillage visible sur cette série de dessins? Si le langage permet de délimiter la pensée, de la quadriller selon les notions philosophiques, le quadrillage permet-il à Richard Tuttle de délimiter sa propre linguistique de l’art ?
L’artiste ne produit pas de signification, il doit aller au point ultime où c’est le spectateur qui donnera une signification. Si ce dernier ce se définit comme un étudiant dans son travail, ce dernier n’est jamais intuitif. Ce qu’il trouve dans le réel, il le déplace dans le champ de l’art.
La série According to the dawn part d’un autre postulat : procéder à un déploiement de la feuille blanche à partir de son centre et faire des choses comparables à l’énergie solaire, à savoir déplacer cette dernière dans le domaine de l’art car le soleil est source des choses. Dans cette série, chaque dessin est encadré et prolongé par des pointillés de différentes couleurs, tel une façon de faire circuler l’énergie et d’unifier cette série par la même énergie.

Une exposition ce n’est pas la consécration. Plutôt gêné, gêné d’avoir à se justifier sur son travail et d’expliquer son propos à des gens avides de questions et de significations, l’artiste n’est pas très expansif. Mais qu’importe, précision, fragilité, espace, langage, réel, musicalité, spiritualité, autonomie et expérience sont autant de qualificatifs qui viennent à l’esprit lorsque l’art de Richard Tuttle nous surprend et nous enveloppe.
Un film est projeté… Richard Tuttle proclame « Si votre créativité est stimulé par les mouchoirs en papier, alors lancez-vous ! ». A vos souhaits !



Sandrine Diago


Horaires et accès
Richard Tuttle
Du 21 octobre au 10 décembre 2006, du mercredi au dimanche de 13h30 à 18h30 (fermé les jours fériés).
Trafic Frac Haute-Normandie
3, place des Martyrs de la Résistance
76300 Sotteville-lès-Rouen
tél. 02 35 72 27 51