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RON MUECK TROMPE L’OEIL
Quand la technique crée la magie ; quand les golems se réveillent

Dans la tradition cabalistique, les grands maîtres de la doctrine secrète étaient censé posséder l’art d’insuffler à des êtres de terre glaise, une sorte de vie végétative par le seul pouvoir de la parole. La légende raconte que le rabbi Elijah de Chelm aurait conçu un golem qu’il destinait à être son serviteur. Mais celui-ci devint si grand, si menaçant que son créateur pris peur. Sur son front était inscrit le mot EMETH (vérité) qui lui aurait donné la vie. Le rabbi effaça alors la lettre E : EMETH devint METH, c’est à dire : la mort.
Dans la tradition artistique de l’hyperréalisme, un australien bricoleur de génie, un Pygmalion contemporain, fabrique un théâtre anatomique nouvelle génération peuplé de géants et de lilliputiens, où passion du réel et passion de l’étrange vont s’entrechoquer dans une ambiance de foire foraine.
Il était une fois l’art fantastique de Ron Mueck, l’histoire d’une réalité fragile et illusoire. Gros plan sur ses créatures ambiguës à la Fondation Cartier à voir jusqu’au 19 Février 2006.




Etranges remakes modernes des mannequins de cire de la collection Spitzner enfermés quasi clandestinement à l’Ecole de Médecine de Paris, les cinq pièces « anatomiques » de Ron Mueck habitent l’espace libre et aéré de la Fondation Cartier, pour la première exposition de l’artiste australien en France.
C’est un Goliath dénudé, désarmé, à l’œil hagard qui ouvre le bal de chair plastique. Tension musculaire, crispation faciale, regard d’angoisse et d’effroi témoignent de l’état émotionnel du Wild Man. Le pauvre géant, acculé, assis sur un tabouret, épié par les regards indiscrets et inquisiteurs de la foule semble subir la fronde et les pierres des visiteurs ébahis.
« La statue ne ressemblait pas à une statue, personne ne l’aurait crue de marbre mais bien de chair humaine figée pour un instant seulement dans l’immobilité *».

Ron Mueck arrive, par le mariage du modelage classique et de matériaux modernes comme la fibre de verre et la silicone, par le système technique de la mimésis dans la recherche de la perfection absolue de la reproduction, à faire passer ses créatures d’un statut d’objet inerte à celui d’être vivant. Celles-ci sont animées au sens où elles semblent posséder une âme. La double négation, ni mort, ni vivant, débouche ainsi sur une dialectique inattendue où la vie nourrit la mort, où la vie contamine la chose, l’objet. Pores de la peau visibles, vrais cheveux en guise de système pileux, apparente humidité des globes oculaires, impression d’élasticité de l’épiderme nous maintiennent dans une sorte de suspension, de flottement, brouillent les frontières et incitent aux dépassements des oppositions: introspection-projection, pénétré-pénétrant, sujet-objet, vivant-mort.

L’hyperréalisme de Ron Mueck n’est pas social comme chez Duane Hanson, mais émotionnel et psychologique. L’introduction d’un élément d’anormalité dans la composition des personnages, ici, la démesure des proportions dynamite le réalisme et le projette dans l’étrange et l’insolite. Il nous persuade que nous nous situons sur le terrain du réel, alors qu’il nous fait, en même temps, pénétrer de plain-pied dans le domaine de l’illusion et de la fiction.
Entre gigantisme et nanisme, l’échelle n’est plus humaine. L’anomalie de cet hyper-réel mêlée à l’humanisation expressive des créatures créent un langage familier avec le spectateur qui fait appel à son imaginaire. Les corps parlent, les émotions transpirent, le dialogue se fait. La mélancolie de cette géante qui s’éveille nous plonge dans la solitude d’une femme d’une cinquantaine d’années, seule dans son lit, In Bed. Dans Spooning Couple, l’arrêt sur image d’un couple recroquevillé sur lui-même montre l’isolement, l’éloignement, la monotonie grise et la froideur du silence d’une relation alors que l’exil de la vieillesse et les rumeurs de son guétho sont glaçants dans Two Women. Les figures restent néanmoins émouvantes car désespérément humaines dans leurs émotions. Pour chacun de ses héros presque ordinaires, Ron Mueck recherche cette fragilité colorée d’un pessimisme intemporel.
La scénographie accule le visiteur à un corps à corps magnétique et à un tête à tête psychologique. L’espace totalement décloisonné, l’absence de séparation physique invitent à une perméabilité métaphorique des corps entre l’élément vivant et l’élément factice. Ron Mueck questionne les miroirs et met le spectateur à l’épreuve ; il faut des yeux sur les yeux pour sculpter un portrait intérieur, un portrait d’âme. L’hyperréalisme est magique, pourtant, l’important n’est pas ce qui est réel mais ce qui est vrai.
Attention, les golems n’ont rien perdu de leur pouvoir.

Julie Estève



L’exposition Ron Mueck est organisée à l’initiative de la Fondation Cartier pour l’art contemporain avec la collaboration d’Anthony d’Offay. Les œuvres créées spécialement pour cette occasion seront accueillies en 2006 et 2007 par les musées suivant : Scottish National Gallery of Modern Art, Edimbourg (Août – Octobre 2006), Brooklyn Art Museum, New York (Novembre 2006 – Février 2007), Musée des beaux arts du Canada, Ottawa ( Février – Mai 2007).

jusqu’au 19 février 2006
Fondation Cartier
261, boulevard Raspail 75014 Paris
Tous les jours, sauf le lundi, de 12h à 20h
sur le net


* Edith Hamilton citant Ovide dans La Mythologie, ses dieux, ses héros, ses légendes, Paris, Marabout, 2000