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Rencontre avec Erik Samakh, « Au bord de l’eau »
Voir, écouter, entendre

Erik Samakh propose un parcours sensoriel à l’Abbaye de Maubuisson. Il investit les quartiers de cet ancien cloître cistercien de femmes fondé en 1236 par Blanche de Castille. Créateur de paysages sonores et sensitifs, il projette le visiteur dans une poétique du bruit du monde animal et végétal. La chorégraphie phonique et visuelle de la promenade propose un voyage au cœur de l’intime ; «Au bord de l’eau » : un retour aux sources…

Vous avez intitulé votre exposition « au bord de l’eau » en référence à un texte de littérature chinoise qui raconte l’histoire de 108 brigands retranchés dans les marais. Quelles correspondances avez-vous trouvé entre le texte et le site de Maubuisson ?

J’ai surtout voulu traduire une manière de vivre, de penser et non pas trouver un rapprochement direct entre le site et le texte de Shi-Nai-an. Ce sont les notions d’exil et de retraite que l’on retrouve dans le livre et dans la terre de Maubuisson. L’idée d’un lieu, presque oublié, en tout cas à l’écart, comme beaucoup d’abbayes d’ailleurs et le thème de la concentration dans l’isolement ont fait écho aux aventures des 108 brigands ; l’idée d’un espace reclus qui se transforme en cachette et où l’on va s’introduire, où l’on va pénétrer, s’infiltrer, où l’on va découvrir des choses et peut être s’en emparer…

Et dans les 108 brigands, quel est celui qui vous ressemble le plus ? Le messager magique ? Le mage de l’eau ou peut être le démon du couperet ?

Et bien justement, c’est peut être la question que je me pose encore. Je ne sais pas encore lequel je suis…

On vous a souvent qualifié de chasseur, de cueilleur de sons ou de semeurs de notes, comment avez-vous, en amont, travaillé sur cette exposition à l’abbaye ?

Il y a eu beaucoup de choses et notamment tout un travail que j’ai fait l’année dernière et dont je me suis servi pour le disque ; un travail de prise de sons, au quotidien, pendant plusieurs mois pour une exposition organisée à Chambord. J’ai enregistré des chants d’oiseaux. Ca fait parti de l’ensemble de mon travail même si ce n’est pas directement dédié au site de Maubuisson…
Et puis, il y a eu cette réflexion autour de la vidéo et toutes les images qui en ont découlé: les images des grenouilles. Or, l’hiver arrivait lorsque le projet a été écrit ; c’était fin septembre et il fallait prendre des décisions rapides. Il est évident qu’il faut pouvoir attraper les grenouilles pour ensuite les filmer. Tout ça prend du temps car je crée obligatoirement une relation de proximité avec l’animal.

Justement parlez-moi des grenouilles. Elles sont très présentes dans votre travail. Pourquoi cette fascination pour le crapaud ?

Parce qu’il nous ressemble énormément ou parce que nous lui ressemblons énormément. D’ailleurs, il suffit de lire les textes de Jean-Pierre Brisset qui a conçu et défendu une théorie batracienne des plus imaginatives. Les grenouilles parlent et c’est très intéressant de dialoguer avec elles. Il y a un rapport filière évident entre elles et nous.

Il est vrai que lorsque l’on entre dans « la grange à grenouilles », on a l’impression de glisser dans une gorge, de pénétrer dans un ventre, dans l’estomac de quelqu’un ou de quelque chose ; mais vous n’avez pas souhaité ajouter des ambiances sonores au silence des battements de pouls des batraciens, pourquoi ?

C’est exact. Mais j’avoue que je n’ai pas dit mon dernier mot par rapport à cette pièce et au choix du silence. Je voudrais, malgré tout, essayer de trouver un lien qui puisse occuper une petite partie de l’espace et ce, d’une façon très particulière ; c’est à dire un lien qui arrive à se glisser entre les sons de l’extérieur et l’image. C’était tout nouveau pour moi de travailler avec la vidéo. J’ai d’ailleurs fait quelques modifications avant le vernissage sur la luminosité des images pour faire ressortir plus nettement le grand écran du fond.

Cette image du fond est charnelle, presque intestinale…

Oui, c’est exact, c’est d’ailleurs le travail le plus polémique de l’exposition.

C’est à dire ?

C’est la pièce qui divise le plus. Ce côté polémique m’intéresse beaucoup car c’est la pièce de mes nouvelles expérimentations. L’un des plus beaux moments du vernissage et aussi l’un des plus forts était de voir la grange avaler une masse de plus de 150 personnes. C’était très impressionnant comme un moment, une image de science fiction.

Vous pensez vos installations comme des sortes de pièges ?

Oui, je les pense comme cela, dans le sens où mes installations existent pour capturer : des sons, des images, des émotions. Par exemple, le côté tripes, intérieur du ventre de la grange fonctionne comme un piège, une embuscade.
Pareil pour les flûtes solaires, ce sont des pièges, des appâts de la pensée. Mais, c’est un système aléatoire, il ne fonctionne pas sur tout le monde. Certains restent extrêmement réticents à toute intervention de ce type, certains ne sont pas prêts ou ne veulent plus être des enfants…

Le visiteur a un rôle important dans vos projets. Il observe, il attend, il découvre. Il est embarqué dans un jeu de piste, un jeu des sens où il est, au final, amené à se regarder lui-même. Vous cherchez à plonger le passant dans une sorte de retour aux sources. Voulez-vous le guider dans un état presque méditatif, dans une recherche spirituelle ou simplement agir sur son imaginaire ?

Je recherche les deux voies. Dans la salle des religieuses, j’ai créé une installation aquatique en vibration avec le lieu. Le miroir d’eau fait écho à celui du parc et révèle la pierre en renversant la voûte. Je ne peux pas faire cette pièce d’eau sans avoir conscience de révéler le calme et en même temps de réveiller la tempête. Le rapport à l’environnement déclenche un rapport à soi manifeste.

Quand on entre, soit dans la grange, soit dans la salle des religieuses, il est question de l’origine et du reflet de l’origine et si l’on se penche un peu trop, c’est Narcisse qui se découvre. La métaphore du puits ou de l’œil que l’on trouve dans une autre pièce en est la continuité logique.

Oui, tout à fait. « Au bord de l’eau », vous l’avez dit vous-même, c’est un retour aux sources. Mais ce détour ou ce retour n’est pas obligatoirement serein. Il peut être douloureux. Dans tous les cas, il n’est certainement pas mielleux ou mièvre. On touche ici à la mémoire, au réveil de la mémoire. Pour cette raison, certaines personnes sont réticentes à telle ou telle installation et ce, au moment où je ne m’y attends pas. Pour les bassins d’eau, les réactions sont souvent violentes. Les visiteurs se sentent secoués d’un coup.

En général, vous créez dans vos installations un trio communicationnel entre d’une part la nature et la technique et d’autre part entre leur mélange et le visiteur. Que cherchez-vous à produire en stimulant la rencontre nature/technique ?

Aujourd’hui, j’ai beaucoup plus conscience de la place et de la valeur de la technique dans nos sociétés. C’est un grand serpent qui nous hypnotise. Mais, elle nous a tellement coûté cher, elle nous a pris tellement de temps que beaucoup d’artistes ont éprouvé, consciemment ou inconsciemment, le besoin de la montrer. Je ne la rejette pas mais elle ne me semble intéressante qu’à condition de s’en servir comme un élément de stimulation parmi d’autres éléments qui eux, sont imprévisibles. Je cherche à empêcher tout type de montage. Je veux être là au bon moment et capter le moment magique d’un milieu comme un cadeau incroyable.
Quand on est chasseur ou cueilleur, on développe aussi des techniques qui peuvent être très sophistiquées tout en paraissant très simples. L’efficacité et la simplicité, c’est ce qu’il y a de plus complexe surtout quand on utilise l’informatique.
La nature est un espace social et vivant. J’utilise la technique pour créer un dispositif de rencontre, un lien, une invitation.

Pensez-vous explorer la faune urbaine et les sons des villes, travailler dans le ventre de Paris, par exemple dans le métro ?

J’ai déjà travaillé dans la ville. Il y a un rossignol dans le Marais que j’avais montré à la Fondation Cartier. J’ai aussi beaucoup travaillé dans le parc de la Villette, véritable parc urbain, sur des sons que j’avais placés dans les égouts. J’avais également réuni des grenouilles dans le jardin de bambous. A partir du 15 mai, je vais y installer des flûtes solaires.
C’est vrai qu’il serait intéressant pour moi d’exposer davantage en ville ne serait-ce que pour une plus grande visibilité de mon travail. De plus à la Villette, on est dans « l’urbain à mort ». J’avoue que j’aimerais concevoir une installation pérenne dans ce lieu. Le contexte est favorable. La cité de la musique n’est pas loin. Il y aurait une cohérence. J’ai tous les éléments pour faire quelque chose là-bas.

Julie Estève


Au bord de l’eau / Installations
Une exposition d’Erik Samakh
Du 29 mars au 28 août 2006
A l’abbaye de Maubuisson
Saint-ouen-l’aumône - Val d’Oise./